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Mysterious Skin, les géants, les trigger warnings et moi

Ah, 2021, une nouvelle année pleine de promesses, destinée à nous faire respirer et à remonter la pente que nous avions tous bien descendue en 2020. Personnellement, j’aime bien les nouvelles années, les premières semaines de janvier ; j’ai même mon petit rituel à moi : nettoyage du studio, soirée en solitaire avec un bon repas, inauguration de nouveaux carnets, et oui le premier janvier, je respire mieux.



Cela fait partie des trucs un peu symboliques qui paraissent idiots pour beaucoup de gens, qui n’ont aucune base scientifiques, mais on s’en fout, ça fait du bien.

Et puis parce que nous sommes en 2021 et qu’il n’y a pas, jamais, de pause, tout ce qui avait déjà eu lieu en 2020 revient puissance mille. Je ne parle pas du Covid. Non. Je parle du sentiment de trahison que j’ai eu quand certains de mes proches ont plutôt soutenu Polanski aux Césars. Oui, c’était il y a un an. Et là nouveau livre, nouvelles dénonciations, tout le monde savait, etc etc etc.

Ça fait mal, on en ressort, on hésite à virer twitter de ses applications mais, en temps d’isolement social catastrophique (à cause du Covid), ben twitter c’est cool aussi. On digère, on essaye de ne pas réagir aux commentaires des gens qui n’y comprennent rien. On respire, inspire, expire, zen, on va y arriver, nous ne sommes que le 10 janvier.

Là un pote, une connaissance, de ces personnes que tu n’as pas encore rencontrées IRL mais que tu sens qu’iel est important·e, sort son bouquin, son bébé, et met des Trigger Warnings en première page. Et c’est reparti, les hurlements à la censure, et les vas-y que je te traite de « fragile » et que « tu ne veux pas voir la vérité en face ».

Déjà, il faut savoir, les Trigger Warnings, c’est justement pour les personnes qui ont vu la vérité en face. Un trigger warning « viol » s’adresse aux personnes qui ont subi un viol, et qui ne souhaitent pas qu’une lecture, ou le visionnage d’un film ou d’une série, les ramène à leurs propres vécus. Après certaines personnes ayant subi un viol peuvent aussi avoir envie de lire des textes se référant à ce genre de vécu, ou peut-être que cela ne leur fera rien. Parce que, grande révélation : nous sommes tous différents avec des vécus différents.
Je vais vous raconter une histoire qui me concerne, parce qu’après tout, je suis la personne que je connais le mieux au monde.

J’écris et je lis beaucoup de contenus très violents, voire trash. La violence en tant que telle ne me dérange pas spécialement, même si je me suis rendue compte depuis environ un an qu’elle ne me paraît plus si fascinante, du moins dans sa forme audiovisuelle. Mais j’ai appris aussi deux choses.

Tout d’abord en écriture, les scènes violentes très chargées émotionnellement me sont très difficiles à écrire (elles me laissent épuisée)

Ensuite il y a des trucs qui me font vraiment mal quand je consomme les fictions des autres et j’ai mis très longtemps à savoir ce que c’était.

Il y a un film que j’ai oublié. Littéralement, quand je pense à lui je dois faire des recherches google pour retrouver le titre. Ce n’est pas juste un problème de mémoire comme j’en ai l’habitude, comme quand on a un mot sur la langue ou qu’on cherche le nom d’un acteur. Non. Ce film n’existe pas dans ma mémoire. Et ce vide est donc très visible. Mysterious Skin, de Gregg Araki, m’a fait beaucoup, beaucoup de mal. Il m’a aussi aidée à ressortir des souvenirs que j’avais oubliés, et à finalement parler de mon viol (mes viols ?) d’abord à une amie, puis à mes parents. Si notre société avait été un peu meilleure face à la parole des enfants, si mon médecin de famille n’avait pas été grossophobe et avait remarqué autre chose que de la paresse dans ma prise de poids à partir de onze ans, je n’aurai pas eu besoin de passer par la torture mentale qu’a été ce film pour entamer une thérapie.

C’est marrant (non) parce qu’un des deux personnages du film a oublié les viols qu’il a subis, et pense qu’il a été enlevé par les extra-terrestres quand il avait six ou sept ans.

C’est marrant (non) parce qu’à peu près à la même période où j’ai subi ce viol, un copain m’a fait regarder un vieux film un peu pourri en noir et blanc, la Guerre des Mondes. Et je suis terrifiée par l’idée de fin du monde, par les géants, les choses trop grandes pour être vraies, par les choses tellement grandes qu’elles ne considèrent même pas l’humanité des êtres qu’elles détruisent.

Ding dong !

Mais serait-ce un transfert de trauma ?

Je ne le savais pas encore quand je me réveillais en pleurs pour courir chez ma mère parce que j’avais fait un cauchemar de « fin du monde ». J’ai mis tellement, tellement longtemps à m’en rendre compte. J’ai mis plus de trente ans.

Et même une fois qu’on apprend sur soi, qu’on connaît ce qui peut potentiellement nous nuire mentalement (que ce soit un dégoût de quelques minutes ou un truc qui va vous mettre à plat pour des semaines), il est compliqué de se protéger. Alors que c’est nécessaire, ne serait-ce que pour libérer ses pensées et faire des trucs sympas ou nécessaires genre : travailler, se faire à manger, rigoler, voir des gens, rester calme quand on parle, etc (J’ai mis « rester calme » parce que je sais par exemple que je suis extrêmement agressive sur les réseaux sociaux sans m’en rendre compte, et qu’il a fallu la patience monumentale de plusieurs amies pour le savoir et travailler dessus)

Mais revenons aux géants. A la trouille que j’ai eue devant Jurassic Park et surtout en allant visiter une expo avec le T-Rex grandeur réelle (j’avais plus de 17 ans). Celle devant le clip de Ewoks (haha, mais c’était à la même période que le viol ça). A mon refus total de lire la Guerre de Mondes jusqu’à me forcer, littéralement, à aller voir l’adaptation de Spielberg (film qui me met encore mal à l’aise). A la réaction, récemment, hyper violente à m’en rendre malade, devant l’Attaque des Titans.

Pourtant ce ne sont pas tous les films, ni tous les livres, ni toutes les séries. Non, juste certain·es, à certains moments, on ne sait pas, je ne sais pas comment ça marche.

Pourquoi j’arrive à aimer regarder une série comme Haunted Hill House mais que j’ai détesté la saison 2 de Stranger Things. Pourtant la métaphore du viol pédophile, du viol de l’intimité enfantine, est le même (bien qu’il soit beaucoup moins subtil dans ST)
Le cerveau est une machine très étrange et compliquée à cerner.

Quand il s’agit de traumatismes, c’est encore plus compliqué.

Et là nous parlons d’un traumatisme bien particulier, sur un événement particulier.
J’en ai eu un autre qui n’a rien à voir avec mon rapport à la fiction : le surlendemain d’une agression subie à 20 ans, une amie vient me chercher pour m’emmener à la Fac. On a un accrochage sur la route. Résultat : une bonne quinzaine d’année de phobie des voitures.

(Un cerveau c’est très con aussi)

On peut parler aussi des traumatismes « de groupe ». Je ne comprenais pas quand des amies racisées disaient qu’elles ne supportaient plus de voir des Noirs se faire agresser dans les séries. C’était à propos de la seconde saison d’Umbrella Academy. Moi je me disais « oui mais c’est l’époque, les années 60, ça correspond au truc », jusqu’à une scène où un perso gay se fait traiter de queer avec menaces de violences : « hit the queer! Hit the queer! » Pétard cette scène je ne peux pas y penser sans grincer des dents. Mais « c’est l’époque », n’est-ce pas ?

La question n’est donc pas de critiquer la qualité d’une œuvre. On ne parle pas ici d’artistes qui font la promotion de l’homophobie, du racisme ou de la pédocriminalité (pourtant il y en a)

Il s’agit simplement de laisser la possibilité aux personnes de se protéger.

Ces personnes ne sont pas des fragiles. Nous sommes des personnes qui avons un vécu traumatique, avec lequel nous vivons tous les jours, 24/7. Certain·es d’entre nous suivent des thérapies, d’autres sont sous médicaments (je fais les deux) Certain·es s’ajoutent la charge d’être militant·es, d’écouter d’autres personnes avec les mêmes vécus, de soutenir, de revendiquer. Certain·es sont encore dans le déni, ou dans le placard, ou essaie de faire bonne figure.

Alors si juste un temps on nous offre les outils pour décider d’affronter ces traumas, ou non, en une seule page dans un livre, sur un seul panneau avant une série ou un film : on va saisir cette opportunité.

Et pour un revenir aux victimes de viols et de viols pédophiles, nous ne sommes malheureusement pas une minorité des lecteurices et consommateurices de médias. Nous sommes 10% des gens que vous croisez, des enfants d’une classe, des personnes présentes dans un salon et qui vous demandent des dédicaces parce qu’ils adorent vos bouquins.

10%

Pensez-y la prochaine fois que vous rencontrerez vos lecteurs et lectrices et posez-vous la question : est-ce que je souhaite aider une personne à faire le choix de se protéger (ou non) en rajoutant une page (une seule page) à mon roman ?
Ou est-ce que je m’en fous ?

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Après notre monde

On parle beaucoup du « monde d’après » en ce moment, pour des raisons évidentes, mais on en parlait déjà depuis quelques années, notamment dans le large monde de la science-fiction, entre menaces technologiques, écologiques et politiques.

Hier j’écoutais avec intérêt le podcast Plus que de la SF de Lloyd Chery, dédié à la série Mad Max. Deux éléments me marquent particulièrement sur ces analyses de films que j’adore, car il interrogent aussi mon engagement politique dans le monde de l’imaginaire francophone, et ma propre écriture, nourrie par ces films.
Bien entendu il y a l’imagerie homosexuelle qui recouvre entièrement les méchants de la série (sur les trois premiers épisodes, le quatrième étant plus dans une imagerie viriliste et terroriste à mon sens) Comment se réapproprier cela ? Le retourner ?
Et il y a l’empreinte machiste du monde post-apocalyptique (ce qui est relié à l’homophobie latente). Cela m’a fait sourire quand un des intervenants du podcast soulignait ce fait (en post-apo, ce sont les hommes, les vrais, qui dominent) alors que l’évolution même de la série de George Miller va à contresens de cela. On passe de femme sacrifiée (qui enclenche la folie de Max) dans le premier, à femme effacée mais survivante dans le second, puis femme leader dans le troisième, et enfin révolutionnaire et espoir dans le quatrième (et en plus elles sont nombreuses !).

Du coup comme d’habitude je questionne twitter à la recherche de post-apo non virilistes, voire féministes, voire queer, et comme Lloyd me retweete, je me retrouve avec masse de conseils de lectures et de visionnages en me réveillant ce matin.
S’il faut faire un peu le tri dans tous les genres mêlés du post-apo (dystopie, zombies, mécha, robots, sf, survie, etc), cela fait déjà une bonne base.

Mais aujourd’hui du coup, je vais vous faire un petit check-up de mes lectures et visionnages, celles que je n’ai pas réussi à sortir hier.

Rhizome

Rhizome

De Nadia Coste.
L’humanité a réussi à survivre à l’apocalypse en s’alliant avec une plante extra-terrestre. Mais une nouvelle menace surgit : et si cette plante voulait détruire ce qui reste de l’humanité ?

I Am Mother

I Am Mother

Sur Netflix.
Dans un abri, un robot élève une petite fille issue d’un banque d’embryons afin de repeupler le monde. Mais cette enfant se doit d’être parfaite, sinon…

Woman World

Woman World

De Aminder Dhaliwal.
Les hommes ont disparu ; une communauté de femmes cis et trans survit, visite des ruines et réfléchit à son organisation.

Moana

Moana

De Silène Edgar.
Moana vit sur une île anciennement tropicale, les régions tempérées étant depuis deux générations ensevelies sous la glace. Elle se révolte quand on lui impose un mariage à 12 ans pour repeupler la Terre, et qu’on demande à sa grand-mère de rejoindre un centre de « repos ».

Fortune Cookies.
De Silène Edgar.
Après la révolution, écrasée dans le sang, un réseau de résistants communique par des messages dans des gâteaux chinois.
L’héroïne navigue entre le présent et ce qui l’a fait passé de l’autre côté.

Hunger Games

Hunger Games

De Suzanne Collins.
Après une guerre civile noyée dans le sang, les Districts doivent envoyé deux adolescents une fois par an à la capitale pour un jeu à mort. Le vainqueur permettra à son district de ne pas mourir de faim pendant l’année qui suit.

20th Century Boys

20th Century Boys

L’Apocalypse est arrivée, les robots géants ont détruits le monde, le sauveur s’appelle Ami !
Mais est-ce vraiment le cas ? Retour en arrière, au Japon, dans les années 60.

The Wilking Dead

The Walking Dead

Après une épidémie zombies, un groupe d’hommes et de femmes cherchent à survivre ; au fur et à mesure du temps, les autres hommes deviennent bien plus dangereux que les zombies eux-mêmes .

Sauve qui peut

Sauve qui peut – Demain la Santé

Collectif.
Interrogeons nos relations à la santé, et donc à l’écologie, à la politique, à la communauté.
Comment survivre après ?
Quel sera le monde d’après ?
Futur souriant ou non ?
On va souffrir un max pendant longtemps, mais après, peut-être, ça ira mieux.

Mad Max Fury Road

Voilà j’ai fait le tour des lectures et visionnages dont je me souviens (donc récent·es)
Et je vais revoir Mad Max Fury Road aujourd’hui.

Et vous ?

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Lettre à Alice

Chère Alice,

Je ne lis pas habituellement de livres sur le militantisme lesbien. Cela part d’une espèce de gêne, ou d’un profond malentendu.

J’apparais comme femme, butch même depuis quelques années, avec mes cheveux très courts et mes manières de m’asseoir en prenant toute la place (c’est dû à la fois à mes 100kg bien tassés et à une déconstruction totale de mon éducation de fille, c’est tellement plus agréable de s’asseoir les jambes écartées) Du coup, dans les milieux militants LGBT, il arrive que des femmes flirtent avec moi, ou qu’un libraire bien attentionné souhaite me conseiller tel ou tel livre sur l’ « amour entre femmes » en me faisant un clin d’œil mignon mais à côté de la plaque.

Sauf que voilà, je ne suis ni une femme, ni intéressée par la romance ou le sexe (le flirt, ça dépend, ça me fait tellement rire si toutes les parties sont bien au courant qu’il n’y aura rien à la fin) C’est la découverte de Leslie Feinberg qui a mis plus ou moins un mot sur qui je suis. Une Stone Butch. Je dis aussi ace et non-binaire, dans mes propres définitions. Je ne suis pas très définitions et cases trop imperméables. Ça m’énerve toujours un peu quand on me reprend là-dessus d’ailleurs.

Mais donc voilà, ce malentendu fait que. Je ne comprends pas les lesbiennes et elles me font un peu peur aussi. C’est idiot, c’est subjectif, c’est comme ça. De fait je ne lis pas non plus beaucoup d’autres auteurs et autrices militants : je n’arrive pas à lire Preciado, j’ai du mal à finir Sam Bourcier (que pourtant j’adore), je ne comprends rien aux livres de Buthler (mais quelle classe en interview)

Et puis mon truc à moi, en fait, c’est l’imaginaire.

Quand je n’ai plus pu jouer au foot, la grande séparation filles/maison et garçon/dehors se faisant vers l’âge de huit ou neuf ans, j’ai bien dû trouver autre chose pour m’occuper. Seule, vu que mon frère jouait au foot en club. J’ai lu.

Beaucoup, tout le temps, sans jamais m’arrêter.

Il y a d’autres choses, bien entendu, qui ont amené ce goût pour l’imaginaire, pour les mots, les livres. Ces derniers ne sont pas dangereux, et quand ils ne vous plaisent pas, on peut les refermer. Alors que les hommes… Je me sens plus en sécurité devant un film d’horreur que seule avec un homme. Encore maintenant d’ailleurs, même si avec l’âge, le poids, l’indifférence, ça va mieux. Mais quand même.

Chère Alice, j’ai donc lu ton livre.

Enfin je suis en train, je ne l’ai pas tout à fait fini encore.

J’aimerai te remercier.

Chère Alice, il y a un an maintenant j’ai lancé, rejointe par quelques autres, une rencontre entre auteurices et lecteurices de l’imaginaire queer.

Je ne sais si tu peux imaginer la joie un peu idiote quand j’ai lu il y a des années le mini space opera de Kevin Saad, « Cosmoqueer ». Quel beau nom pour un récit très campy blindé d’extra-terrestres drag queen et de cyborg body buildés. Mes amies ont eu Willow, dans « Buffy », mes amis ont pu avoir leurs premiers émois avec Anne Rice ou « Final Fantasy ».

S’évader pour se trouver.

C’est ce que font énormément d’hommes que l’on salue aujourd’hui. Ceux qui se sont mariés à leurs bateaux, laissant femmes et enfants à terre pour se perdre dans les océans. Ceux qui vont à la recherche d’un animal légendaire au cœur de l’Himalaya, mais sont incapables de prononcer le mot homosexuel quand ils construisent un podcast estival sur Arthur Rimbaud. Ces hommes-là tu les connais aussi. On les acclame et tant mieux pour eux.

Nous aussi nous avons le droit de sortir des drames et des théories qui n’en finissent pas d’évoluer, pour nous évader. C’était le vœu de ce salon, quelque chose de bien inoffensif en somme, comme de jouer au foot en club, comme de se grimer d’une barbe au théâtre.

Nos corps queer sont politiques et j’utilise queer à escient. Ils sont multiples, différents, toujours trop féminins ou masculins, ou pas assez, jamais dans la norme voulue. Pour l’un tu es tellement masculine que tu es forcément un homme, mais un homme sans couille. Pour l’autre tu es trop féminine et c’est du gâchis si tu es une femme cis mais pas hétéro, un danger si tu es une femme trans. Rien ne leur conviendra jamais.

Gagner une coupe du monde de foot est une insulte.

Porter une barbe et débarquer dans n’importe quel colloque est une insulte.

Créer un salon de l’imaginaire est une insulte.

Merci Alice.

Tu as mis de bons mots sur une pensée qui ne cesse de se défendre alors qu’elle devrait juste être.

Des personnes, des hommes surtout, que nous pensions être des amis, eux aussi ayant passé leurs enfances et adolescences dans des vaisseaux spatiaux et se battant à l’épée, eux aussi ayant dû lutter pour faire accepter une culture considérée encore comme vide, enfantine, capitaliste, à quelques exceptions près, ces amis-là se sont retrouvé à critiquer, juger, menacer.

Ce n’est pas de l’indifférence ou de la colère que j’ai eu face à eux. Mais un profond sentiment de trahison.

Et pourtant nous étions là et nous le serons encore l’année prochaine, à construire, à révéler, parce que c’est bien de révélation dont on peut parler, l’imaginaire queer. Cet imaginaire qui ressemble aux autres tout en étant profondément, intrinsèquement différent.

Chère Alice, nous sommes à un âge, depuis quelques années maintenant, où le trans-humanisme et le cyber(punk) nous affolent et nous angoissent. Je n’ai jamais eu peur de ces deux thèmes, même quand je ne savais pas que des mots existaient pour définir ces concepts.

Quand ton propre corps ne correspond pas à la norme, il devient nécessaire, vital de vouloir le changer.

Quand ta propre réalité nie ton existence, il devient nécessaire, vitale de t’en construire une autre.

Personne dans la communauté queer et trans n’a été étonnée de la transidentité des sœurs Wachowski.

Quand l’imaginaire nous offre l’imagination, pourquoi rester sur des concepts hérités de Joseph Campbell, pourquoi rester sur le héros, figure mythique entre l’enfant incapable et le bon père de famille raisonnable et généreux ?

À partir du moment où elles ont appris à écrire, à lire, à parler, à jouer, à hurler, les femmes et les personnes non binaire et trans et queer, ont voulu se réapproprier ces figures, ces mots, ces règles grammaticales qui posent encore aujourd’hui le mur infranchissable du « masculin l’emporte sur le féminin » comme « le chevalier sauve la princesse ».

Chère Alice, nous étouffons.

Il y a un film particulièrement qui a enclenché, comme d’autres films, comme d’autres livres, certaines circonvolutions de mon cerveau de bébé queer. J’avais dix-sept ans et je découvrais Kate Winslet sur grand écran. Elle avait mon âge. Ce n’était pas dans « Titanic » mais dans un film réalisé par un homme alors peu connu en dehors des cercles très fermés du cinéma de genre néo-zélandais, Peter Jackson.

Dans « Créatures Célestes » (un titre qui va si bien avec nos corps car le Ciel est constitué de freaks) Kate partage l’écran avec Mélanie Linksey, actrice qu’on reverra plus tard dans « But I am a cheerleader » et quelques épisodes de « The L Word » Les deux lycéennes se trouvent, s’attirent, développent une « forte amitié », l’expression clé qui ne veut rien dire et sert de cache-sexe, littéralement, au lesbianisme. Le personnage de Mélanie étouffe donc dans une société uniformisée, et elle crée un monde parallèle, où les hommes, sous la figure d’Orson Welles, sont à la fois fiancés, pères et prédateurs.

L’étouffement et la peur de ces deux jeunes filles, je les ai, comme tant d’autres, vécues pendant si longtemps. Et comme ces deux jeunes filles, c’est par l’imagination que je respire.

On nous accuse de communautarisme.

Les mêmes personnes qui s’infligent des définitions ultra précises pour distinguer l’héroïc-fantasy de la high-fantasy de la dark-fantasy, et de centaines d’autres genres de niche, les mêmes qui se sont créé des clans, des groupes fermés sur internet où personne n’a le droit d’entrer sauf à présenter son diplôme de master ès science-fiction (et une paire de couilles aussi), ces mêmes nous reprochent de nous isoler. De mettre de la politique dans un genre qui en serait totalement dépourvus.

Et deux tweets plus loin ils dénonceront dans un même mouvement la « cancel culture » à coup d’Orwell. Auteur d’une littérature de Schrödinger, à la fois politique et non politique.

À se cramer les neurones pour tenter de les comprendre. Mais en a-t-on vraiment envie ?

J’ai presque pleuré en lisant les pages que tu écris sur la communauté, sur cette dénonciation par les dominants, à corps et à cris, de nos isolements volontaires. C’est exactement cela. Vous acceptez que nous soyons avec vous mais seulement sous la forme dont vous décidez ; si nous ne pouvons pas être avec vous parce que nos formes ne vous plaisent pas, nous n’avons pas la possibilité non plus de nous regrouper entre nous. Nous devons rester des âmes en peine jusqu’à rentrer dans le droit chemin. Vous souhaitez notre isolement, mais pas que nous nous reconnaissions entre nous.

Ils ne souhaitent pas que nous nous reconnaissions entre nous.

Alors que nous voyons tellement plus loin qu’eux. Nous n’avons pas été surpris de la transidentité des Sœurs Wachowski, comme tu n’as pas été étonnée du lesbianisme de Kristen Stewart.

Et nous devrions limiter et taire, surtout taire, nos super visions pour ne pas les froisser ?

Jamais.

Ou plutôt : plus jamais.

Chère Alice, si tu as un peu de place aux Out d’Or, j’ai plein de personnes à te présenter. Des autrices, des auteurs, des militants et militantes qui se servent de l’imaginaire pour exprimer leurs identités et reconstruire le monde autour de nous. Des artistes qui étouffent dans la paupérisation des écrivains et écrivaines, par le gatekeeping des maisons d’éditions, devant l’énième film de science-fiction produit par un harceleur notoire d’où nous serons encore absent·es.

Chère Alice, je pourrais te faire rencontrer Stéphanie Nicot, qui porte tellement de casquettes que je ne sais où elle trouve le temps de tout faire, Fédération LGBT, Imaginales, directrice de collection.

Te présenter Sabrina Calvo ou Luvan, qui tordent et retordent encore écriture, genres et genres dans leurs écrits, jusqu’à ce qu’il n’en reste que ces beaux corps qui ont laissé derrière eux le patriarcat et la binarité de notre société.

Te faire prendre un café avec des auteurices qui s’intéressent à la jeunesse, Noëlle Stevenson aux Etats-Unis ou Cordelia ici, parce qu’ielles savent à quel point les enfants, aussi, surtout, ont besoin de figures, de lesbiennes qui sauvent le monde.

Chère Alice, je te souhaite tout le courage du monde et tu n’en manques pas.

Chère Alice je te remercie encore pour ton livre, qui m’aura au moins permis d’écrire cette lettre, et de mettre des mots sur ce qui me construit depuis des années.

Queerement,

C. M. Deiana.

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Judith Butler et la « cancel culture » ?

Ce matin est sorti sur le média britannique Newstateman un entretien avec Judith Butler, philosophe et théoricienne des études de genre, avec notamment son essai Trouble dans le Genre paru il y a une trentaine d’années.

L’entretien est donc en anglais, et , bénéficiant de temps aujourd’hui (par je ne sais quel miracle), j’ai décidé de le traduire.

J’émets cependant quelques avertissements, puisque je ne suis pas traductrice pro (j’ai juste un niveau plutôt correct en anglais) Le texte ci-dessous contient donc sans doute des tournures de phrase un peu bizarres, et des erreurs de traduction (j’ai aussi fait le choix de traduire « droite [US] » par « extrême-droite », sorry not sorry)
Je vous invite d’ailleurs à apporter vos remarques et corrections en commentaire, afin de pouvoir offrir aux lecteurs et aux lectrices le texte le plus propre possible.

Il va sans dire qu’il s’agit d’un travail entièrement bénévole.

Alona Ferber : Dans Trouble dans le genre, vous écrivez que « le féminisme contemporain s’interroge sur les définitions du genre conduisant à maintes reprises à un certain sentiment de trouble, comme si l’indétermination du genre pouvait finir par aboutir à l’échec du féminisme ». Dans quelle mesure les idées que vous avez explorées il y a 30 ans peuvent aider à expliquer comment le débat sur les droits trans s’est déplacé au centre des débats culturels et politiques mainstream ?

Judith Butler : Je veux d’abord demander si les terfs sont vraiment assimilables aux féministes mainstream. Si vous pensez que les deux se confondent, alors la position féministe s’opposant à la transphobie devient une position marginale. Je pense que cela peut être faux. Je parie que la plupart des féministes soutiennent les droits trans et s’oppose à toute forme de transphobie. Du coup je trouve inquiétant que soudain les positions terf sont comprises et assimilées comme mainstream. Je pense qu’il s’agit en fait d’un mouvement de marge qui cherche à parler au nom de la majorité, et qu’il est de notre responsabilité de refuser que cela arrive.

AF : Un exemple de ces discussions mainstream sur ce sujet, en Grande-Bretagne, est le débat pour laisser les personnes s’identifier elle-même en matière de genre. Dans une lettre ouverte qu’elle a publiée en juin, JK Rowling a mis en avant son inquiétude que cela « ouvrira la porte des toilettes et des vestiaires à tout homme qui crois ou qui se ressent femme », mettant potentiellement en danger les femmes.

JB : Si on s’attache précisément à cet exemple que vous qualifiez de “mainstream”, nous pouvons voir qu’il s’agit d’un fantasme, celui-ci dévoilant plus une féministe qui expose ses peurs plutôt qu’une situation existant réellement dans les vies trans. Une féministe qui porte une telle vision présume que c’est le pénis qui définit la personne, et que toute personne avec un pénis qui s’identifierait femme le ferait afin de pouvoir pénétrer dans ces vestiaires et terroriser les femmes à l’intérieur. Cela suppose que le pénis est la menace, et que toute personne avec un pénis s’identifiant femme s’engage dans une forme de déguisement basique, trompeur et violent. Il s’agit d’un énorme fantasme, et un fantasme né de peurs puissantes ; mais qui ne décrit pas la réalité. Les femmes trans sont souvent discriminées dans les toilettes masculines, et leurs manières de s’auto-identifier sont les moyens de décrire une réalité vécue, une réalité qui ne peut être visée et régulée par des fantasmes qu’on applique sur elles. Le fait que de tels fantasmes passent pour des arguments de notoriété publique est en soi alamant.

AF : J’aimerai vous interroger sur le terme “terf”, ou trans-exclusionary radical feminist, qui est vécu par certain comme une injure.

JB : Je n’étais pas au courant que le mot terf soit utilisé comme une injure. J’aimerai savoir comment se désignent des féministes auto-proclamée qui souhaitent exclure les femmes trans des espaces féminins ? Si elles favorisent l’exclusion, pourquoi ne pas les appeler « exclusionary » ? Si elles s’identifient elles-mêmes comme appartenant à un courant du féminisme radical qui s’oppose à la réassignation de genre, pourquoi ne pas les appeler « radical feminists » ? Mon seul regret est il y a eu un mouvement radical de libération sexuelle qui a un jour été identifié comme féminisme radical, mais cela s’est malheureusement transformé en une campagne de pathologisation des personnes trans et non-binaires. Mon sentiment est que nous devons renouveler les engagements féministes vers l’égalité des genres et la liberté de genre afin d’affirmer la complexité des vies genrées ainsi qu’elles sont vécues actuellement.

AF : Le consensus au sein des progressistes semble que les féministes qui sont du côté de JK Rowling sont du mauvais côté de l’histoire. Est-ce juste, où y-a-t ’il quand même de la vérité dans leurs arguments ?

JB : Soyons clair déjà que le débat ici n’est pas entre les féministes et les activistes trans. Il y a des féministes pro-trans, et beaucoup de personnes trans sont aussi engagées dans le féminisme. Donc un des problèmes majeur est de considérer que le débat est entre les féministes et les personnes trans. Ce n’est pas le cas. Une des raisons de militer contre cette vision est que l’activisme trans est lié à l’activisme queer et à l’héritage féministe qui y reste très vivant aujourd’hui. Le féminisme a toujours été lié à l’argument que le sens social sur ce que c’est que d’être un homme ou une femme doit être repensé. Nous racontons les histoires de ce qu’a signifié d’être une femme en certains temps et certains lieux, et nous analysons les transformations de ces catégories au fil du temps.

Nous dépendons du genre comme catégorie historique, et cela veut dire que nous ne connaissons pas encore toutes les significations qu’il peut porter, et que nous sommes ouverts à d’autres compréhensions de sa signification sociale. Ce serait un désastre pour le féminisme de retourner à une définition strictement biologique du genre ou de limiter une construction sociale à une partie du corps, ou d’imposer des fantasmes, des anxiétés personnelles, aux femmes trans… Leur persévérance et leur sens réel du genre doivent être reconnus socialement et publiquement comme le simple fait d’accorder sa dignité à un être humain. Les positions terf attaquent la dignité des personnes trans.

AF : Dans Trouble dans le genre, vous vous demandez si, en cherchant une représentation particulière des femmes, les féministes ne participaient pas aux mêmes dynamiques d’oppression et d’hétéronormativité qu’elles cherchent à renverser. A la lumière des discussions amères qui se jouent actuellement au sein du féminisme, est-ce que cette question s’applique encore ?

JB : De mon souvenir de l’argument de « Troubles dans le genre » (écrit il y a plus de trente ans), le point était tout à fait différent. Premièrement, une personne n’a pas à être une femme pour être féministe, et nous ne devrions pas confondre ces catégories. Des hommes qui sont féministes, des personnes non-binaires et trans qui sont féministes, font partie du mouvement si elles se tiennent aux propositions de base de liberté et d’égalité qui font partie de tout combat politique féministe. Quand des lois et des politiques sociales représentent des femmes, elles le font sur le choix tacite de qui compte comme étant femme ; et le plus souvent elles font des suppositions sur ce qu’est une femme. Nous avons vu cela dans le domaine des droits reproductifs. Donc la question que je pose alors est la suivante : avons-nous besoin d’une idée fixe de ce que sont les femmes, ou n’importe quel genre, afin de pouvoir atteindre des buts féministes ?

Je pose la question ainsi pour rappeler que les féministes sont dans l’obligation de penser à la diversité et aux évolutions historiques de la notion de genre, et aux idéaux de la liberté de genre. Par liberté de genre, je ne parle pas du fait que nous devions tous choisir notre genre. Mais plutôt que nous devons établir une revendication politique de vivre librement et sans peur de discrimination et de violence à l’égard du genre auquel nous appartenons. Beaucoup de personne qui ont été assignées « femme » à la naissance ne se sont jamais senti à l’aise avec cette assignation, et ces personnes (dont je fais partie) nous disent à tous et toutes quelque chose d’important à propos des contraintes des normes de genre traditionnelles qui touchent tous ceux et celles qui n’y correspondent pas.

Les féministes savent que les femmes qui ont de l’ambition sont désignées comme « monstrueuses » ou que les femmes qui ne sont pas hétérosexuelles sont pathologisées. Nous combattons ces représentations parce qu’elles sont fausses et qu’elles reflètent plus la misogynie de ceux et celles qui en utilisent les caricatures que la complexité sociale de la diversité des femmes. Les femmes ne devraient pas s’engager dans des formes de caricatures phobiques dont elles sont traditionnellement les victimes. Et par « femmes » je pense à toutes celles qui s’identifient ainsi.

AF : Dans quelle mesure la toxicité sur cette question joue-t-elle dans les guerres culturelles qui se jouent en ligne ?

JB : Je pense que nous vivons dans des temps anti-intellectuels, et cela est évident à travers le spectre politique. La rapidité avec laquelle les réseaux sociaux permettent une forme de vitriol ne supporte pas vraiment les débats approfondis. Nous devons chérir des formes plus lentes.

AF : Les menaces de violences et d’abus apparaissent comme amenant ces « temps anti-intellectuels » à un extrême. Qu’avez-vous à dire sur les langages violents et abusifs menés en ligne à l’égard de personnes comme JK Rowling ?

JB : Je suis contre les abus de toute sorte. J’avoue cependant être perplexe par le fait que vous pointez l’abus contre JK Rowling, mais que vous ne parlez pas de la bus contre les personnes trans et leurs allié·es qui ont lieu en ligne et dans la réalité. Je suis en désaccord avec les vues de JK Rowling sur les personnes trans, mais je ne pense pas qu’elle devrait souffrir de harcèlements et de menaces. Rappelons-nous juste des menaces contre les personnes trans dans des pays comme le Brésil, du harcèlement des personnes trans dans la rue ou sur leur lieu de travail en Pologne ou en Roumanie – ou même ici aux Etats-Unis. Donc si nous sommes victimes de harcèlement et de menaces, et nous le sommes, nous devrions aussi considérer la totalité du tableau d’où cela arrive, de qui en est profondément affecté, et si cela est toléré par des personnes qui devraient y être opposées. Cela n’apportera rien que des menaces envers certaines personnes soient tolérables mais envers d’autres personnes non.

AF : Vous n’étiez pas signataire de la tribune sur la « cancel culture » parue dans Harper’s cet été. Mais est-ce que ces arguments résonnent en vous ?

JB : J’ai des sentiments partagés sur cette tribune. D’un côté, je suis enseignante et écrivaine et je crois en un débat lent et approfondi. J’apprends en étant confrontée et contestée, et j’accepte que j’ai pu faire des erreurs significative dans ma vie publique. Si quelqu’un alors disait que je ne devrais pas être lue ou écoutée à cause de ces erreurs, eh bien je désapprouverais intérieurement, puisque je pense qu’aucune erreur faite par une personne ne peut, ni ne devrait, la définir en son entier. Nous vivons dans le temps ; nous hésitons, des fois sérieusement ; et si nous sommes chanceux, nous évoluions précisément parce que ces interactions nous permettent de voir les choses différemment.

D’un autre côté, certains de ces signataires visent Black Live Matter comme si une opposition bruyante et publique au racisme était en soit un comportement barbare. Certains d’entre eux s’opposent aux droits de la Palestine. D’autres ont commis des agressions sexuelles. Et encore d’autres ne souhaitent pas que l’on discute de leur racisme. La démocratie demande un défi, et celui-ci ne se passe pas toujours gentiment. Donc je ne suis pas en faveur de neutraliser les demandes politiques fortes de justice de la part des personnes discriminées. Quand quelqu’un n’a pas été entendu pendant des décennies, le cri pour la justice est forcément bruyant.

AF : Cette année vous avez publié La Force de la Non Violence. Est-ce que le concept d’ « égalité radical » dont vous discuter dans le livre peut se rapprocher du mouvement féministe ?

JB : Mon point dans cet ouvrage récent est de suggérer de repenser l’égalité en termes d’interdépendance. Nous avons tendance à dire que deux personnes doivent être traitées de la même façon, et nous constatons que l’égalité a été atteinte ou non en comparant des cas individuels. Mais et si l’individu – et l’individualisme – était une partie du problème ? Cela fait une différence de nous comprendre comme vivant dans un monde où nous dépendons fondamentalement les uns des autres, dans les institutions, sur Terre, et de voir que cette vie dépend d’une organisation de soutien de formes de vie variées. Si personne n’échappe à l’interdépendance, alors nous sommes égaux dans un sens différent. Nous sommes également dépendants, c’est-à-dire à la fois socialement et écologiquement, et cela signifie que nous cessons de nous comprendre seulement comme des individus uniques. Si les terfs se comprenaient comme partageant un monde avec les personnes trans, dans un combat commun pour l’égalité, la libération des violences, et pour la reconnaissance sociale, il n’y aurait plus de terfs. Mais le féminisme survivra certainement à des pratiques collégiales et à des visions solidaires.

AF : Vous avez parlé du retour de bâtons envers « l’idéologie du genre », et avez écrit un essai pour le New Statesman en 2019. Voyez-vous des rapprochements entre cet état et les débats actuels sur les droits trans ?

JB : Il est douloureux de voir que la position de Trump sur le genre est définie par le sexe biologique, et que les efforts des évangélistes et catholiques d’extrême-droite pour effacer le « genre » de l’éducation et des politiques publiques s’accordent avec le retour des terfs à l’essentialisme biologique. C’est un jour triste quand certaines féministes promeuvent les positions idéologiques anti-genre des forces les plus réactionnaires de notre société.

AF : Qu’est-ce que qui, selon vous, pourrait débloquer cette impasse du féminisme sur les droits trans ? Qu’est-ce qui pourrait mener à un débat plus constructif ?

JB : Je suppose qu’un débat, s’il était possible, aurait à reconsidérer les manières dont la détermination médicale du sexe fonctionne par rapport à la réalité vécue et historique du genre.

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« Hollywood », ou l’importance de l’uchronie

La nouvelle mini-série de Ryan Murphy (Glee, American Horror Story, entre autres, et producteur de Pose) est arrivée sur Netflix aujourd’hui. Ça s’appelle Hollywood et il s’agit d’une… uchronie.
Une uchronie, c’est un genre narratif appartenant à la science-fiction, qui prend un élément du passé et le modifie légèrement pour transformer l’Histoire. Pas besoin de sciences dures, genre une invention comme dans le steampunk ; pas même besoin d’une guerre perdue qui aurait été gagnée, non.
Ici, il suffit de donner un AVC à un producteur hollywoodien dans années 50 et que sa femme, toujours mise dans l’ombre, prenne les commandes.
Mais commençons par le commencement et par quelques jeunes gens… Il y a Jack, jeune homme venu à Los Angeles avec sa femme pour devenir acteur ; mais les sous manquent et il finit par être employé dans une station service un peu spéciale. Il y a Archie, scénariste noir et homosexuel, qui désespère de trouver quelqu’un pour acheter ses histoires sans qu’il soit obligé de faire une fiction « de noir ». Il y a Raymond, réalisateur qui n’a pas encore réalisé, et sa femme, qui ne peut pas être son épouse, Camille, qui aimerait bien décrocher d’autres rôles que ceux de la bonne noire. Il y a Rock Hudson, acteur dans le placard qui ne va pas attendre d’avoir le SIDA pour s’outer (1985 dans la vraie vie)
Et tous ces talents vont réaliser un film. Malgré tout.
Parce que si l’uchronie se fonde sur cette création là, ce qu’il y a autour (soyons claire : la masse de mecs blancs homophobes et racistes qui dirigent autant le monde que Hollywood) n’est ni gentil, ni bisounours.
Hollywood ne raconte pas une histoire vraie, mais une histoire probable, dans toutes ses suspensions de crédulité. Et sincèrement, ça fait un foutu BIEN.
Parce quand les minorités doivent raconter leurs histoires, elles sont dramatiques, elles donnent envie de pleurer. Parce que la domination constante d’une caste (homme blanc hétéro et bourgeois) n’offre pas des passés resplendissants.
Et là Ryan Murphy nous offre une sucrerie, un bonbon avec des acidités sublimes (la participation de Queen Latifah dans le rôle de Hattie McDaniel, actrice oscarisée pour Autant ne emporte le vent qui avait du passer la soirée des Oscars dans le couloir parce qu’elle ne devait surtout pas s’asseoir au milieu des blancs, est magistrale) mais un bonbon qui sent bon la satisfaction, la colère optimiste et une sacrée bon sang de colère.

Bref, regardez Hollywood.

PS : comme dans toutes les séries de Ryan Murphy, il y a des moments un peu moyens, mais bon, je l’aime cet homme, je n’y peux rien.

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Table ronde autour de l’intersectionnalité

Bonjour à tous et toutes,

Hier j’ai eu l’honneur d’être invitée à une table ronde autour de l’intersectionnalité, organisée par une amie et la Médiathèque Sud de Strasbourg. Le terme « intersectionnalité » était utilisé dans son sens large afin de pouvoir être défini en début de débat au public pas forcément déconstruit, avec les limites et les précisions qu’il se doit.

Les trois heures pleines ont été très intéressantes et surtout je voudrai aujourd’hui simplement rappeler ici certaines références dont j’ai pu parler lors de cet événement, ainsi que vous présenter trois des cinq autres militant·es qui étaient également invité·es (dont une malheureusement absente)

Lucie Larousse est illustratrice, connue sur les RS pour une animation sur la grossophobie réalisée il y a quelques années. Son instagram d’illustratrice est ici. Elle est également performeuse drag queen sous le nom de Madame de Grognasse. Et la capture vidéo qu’elle nous a montrée était fort réjouissante !

Evan Nguyen est artiste performeur. Il interroge les notions de genres, d’orientation sexuelle, les dynamiques dominants/dominés au sein des couples, et les dynamiques raciales. Il a également participé en tant que cadreur au court-métrage de Marina Bertheley Vision 2.0.

Celinextenso, co-fondatrice des Dévalideuses, militent sur l’autonomie des femmes handicapées. Céline n’a malheureusement pas pu être parmi nous.
Allez voir notamment le blog, avec des conseils pour les personnes valides.

Voici ensuite les ressources dont nous avons pu parler hier (liste non exhaustive) :
– Le site de baf(f)e, base de données féministes ;
– Le site de Crêpe Georgette, tenu par Valérie Rey-Robert ;
La Culture du Viol et Le Sexisme, une affaire d’hommes, de Valérie Rey-Robert ;
Vivre Avec, chaîne youtube de Mathieu ;
Nkali Works et le twitter @blackaviel ;
Gras Politique ;
– Bande annonce de I am not your negro, de Raoul Peck, sur William Baldwin ;
Ma Vie en Gros, de Daria Marx, en replay sur France Télévisions ;
Planète Diversité, site d’archivage de livres dits « de la diversité ».

Il existe sans doute tellement plus de ressources, allez-y 🙂
Merci à Hélène, Anny, Agnès, Evan, Lucie, et Céline que j’aurai aimé rencontrer également.

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Passé déformé et Avenir à choisir

Newsletter envoyé le 26 décembre dernier.

Bonjour à tous et à toutes,


Il y a deux façons d’envisager Noël dans notre société très binaire : une fête chaleureuse et familiale, permettant de se reposer et de profiter des siens et de se retourner sur l’année écoulée avec une espèce d’apaisement bienvenu ; et une période déprimante, fatigante et stressante, où tous les échecs de l’année écoulée vous arrivent en pleine tronche, et où vous vous imposez un bonheur pour ne pas faire peur à votre entourage (quand vous en avez un)


Le repos est nécessaire, ça, nous le savons, même quand on a du mal à nous l’imposer à nous-mêmes.


Cette année, j’ai réussi (pour l’instant) à sortir de cette binarité. Le bonheur à tous les étages n’est pas possible mais le bonheur par petites périodes est nécessaire. Et la déprime et les regrets sont bien là, mais les transformer et voir à travers eux est également possible. Je vais avoir des moments en famille, des joyeux et des plus mélancoliques, et je me suis trouvée des moments seule, chez moi, pour souffler. Un petit équilibre nécessaire.

Quand j’ai regardé l’année écoulée, je suis restée bloquée à ce second semestre assez catastrophique, éreintant et pas très heureux. Et puis je suis allée voir l’article de blog de janvier où je parlais de mes projets : aucun n’a été exécuté. Ni la correction et publication d’une novella d’horreur, ni la publication d’un recueil de nouvelles.


De quoi déprimer sec en fait.


Mais en fait, que s’est-il vraiment passé cette année ?


Des heures de coaching avec Cécile Duquenne pour rationnaliser mon écriture.


Des heures d’écriture pour avancer un projet vieux de plus de dix ans, et qui a immédiatement hérité de l’hashtag #labombe.


Un roman corrigé, publié en ligne, publié en papier, et qui reçoit quelques doux retours.


Un repas magique avec une belle amie.


Des rencontres aussi, et un projet pour 2020 qui sera magique.


Et aussi une meilleure connaissance de moi-même, et cette capacité, en cette période de Noël, de me trouver des moments pour moi qui rendront les moments en famille plus beaux (et moins mélancoliques)


Je l’ai sans doute déjà dit ici, dans cette newsletter :


Rien n’est binaire. Rien n’est tout noir ou tout blanc.


Nous arrivons enfin à l’appliquer dans nos écrits et à le voir dans nos lectures, à le deviner dans nos vies politiques aussi. Alors autant l’appliquer à nous-mêmes.


Oui les projets passés n’ont pas été réalisés. Mais tant d’autres choses ont été faites !


Oui on va, comme d’habitude, se projeter vers l’avenir, refaire un bullet journal, faire des plans sur la comète. Mais on saura aussi que si cela change, ce ne sera pas grave.


Alors quels sont mes projets pour 2020, à ce jour et à cette heure-ci, quelques heures avant de passer le Réveillon en famille et d’ouvrir les cadeaux ?


Finir #labombe. Soit relire ce qui a déjà été fait, finir la partie II et écrire la partie III.


Reprendre le coaching ! Yeah !


Refondre mon site pour y intégrer une boutique.


Organiser le Salon FantastiQueer pour le mois de septembre, un salon du livre dédié à l’imaginaire queer.


Et voilà.


Et vous, quels sont vos projets ?


Et qu’avez-vous réalisé cette année, que cela ait été prévu ou non ?

La prochaine newsletter partira ce vendredi 😉

Publié dans écriture, général

Sois l’Eau, mon ami·e.

« Sois comme l’eau qui trouve son chemin à travers les fissures. Ne sois pas assuré, mais adapte-toi à l’objet et tu trouveras un moyen de le contourner ou de passer à travers. Si rien en toi ne reste rigide, les choses extérieures vont se révéler. Vide ton esprit, sois informe. Informe, comme l’eau. Si tu mets de l’eau dans une tasse, elle devient la tasse. Tu mets de l’eau dans une bouteille et elle devient la bouteille. Tu la mets dans une théière, elle devient la théière. Maintenant, l’eau peut couler ou s’écraser. Sois l’eau, mon ami. »
Cette citation de Bruce Lee, nous l’avons entendue (souvent tronquée) lors des manifestations pour la démocratie à Hong-Kong. Il est fort probable que les médias qui se sont chargés de relier les principes de Bruce Lee aux mouvements de révoltes ont transformé cette philosophie en petite moquerie paternaliste et raciste (du genre « nous on a Voltaire, euh ils ont un acteur de kung-fu »). Ceci dit, ce précepte est bel et bien utilisé à Hong-Kong, et l’adaptabilité des manifestants aux moyens de répression des autorités force le respect et, malgré le sérieux de la situation, amène une fascination euphorisante.
Ici, à l’Ouest, nous apprenons aussi les propriétés de l’eau, mais plus sur le registre de l’absence de contrôle et de la peur.
D’un côté les rivières et fleuves qu’il faut contrôler et littéralement canaliser, pour ne pas avoir à faire face à des inondations (tip : il suffit de ne pas construire en zone inondable)
De l’autre, de façon un peu plus geek, la théorie du chaos expliquée pour les nuls par le Professeur Malcolm dans Jurassic Park. La nature trouve toujours un moyen, elle est donc chaotique, donc dangereuse.
Mine de rien, toute notre société, en France, fonctionne ainsi : il faut se forcer pour correspondre aux modèles. Cela vaut pour vraiment tous les domaines : posez-vous la question sur les codes vestimentaires, sur la façon « convenable » de vivre une orientation sexuelle non hétéro, sur les modèles de couple, sur les goûts littéraires ou cinématographiques, sur les cases imposées (et non choisies) (Pour connaître la différence, vous pouvez vous reporter au très bel ouvrage de Mélanie Fazi, Nous qui n’existons pas, disponible en e-pub gratuit chez Dystopia)
« Sois l’eau, mon ami »
Voilà, aussi simplement que ça, cette citation venant d’une autre culture permet de dévisser le nombre incroyable de charges sociales que l’on se met sur le dos, surtout quand on est neuro atypique.
Quid de l’écriture du coup ?
Que l’on ne travaille pas, pour de multiples raisons, ou que l’on travaille, le conseil qui est donné le plus souvent aux auteurices, c’est de se construire une habitude : écrire un peu tous les jours, avoir des horaires fixes, tenir un bullet journal, utiliser des tableaux excel, s’installer dans une bibliothèque, s’installer dans un bar, écrire à la main, choisir tel logiciel, choisir tel autre logiciel, et ainsi de suite.
Je connais beaucoup d’auteurices autour de moi, des personnes qui sont devenues très souvent des ami·es depuis dix ans, et qui ont leurs habitudes. Le bullet journal chez Aude Reco, les aventures de Scrivener chez Lionel Davoust, l’agenda de ministre au millimètre chez Cécile Duquenne. C’est d’ailleurs en discutant avec elle lors de notre dernière séance de coaching, que je lui ai avoué ce qui me pèse : les méthodes, c’est très bien, mais quid quand on ne peut s’y tenir que pour un temps limité ?
Parce que nous sommes de l’eau et des rivières. Si on nous canalise trop, au bout d’un moment, ça déborde, et ça fait des dégâts. Les inondations de culpabilité, de burn-out, de sentiment d’échec.
« J’avais choisi cette méthode-là, ça a marché pendant cinq jours, et puis ça n’allait plus du tout. J’ai mal choisi. »
Et ce n’est pas le fait d’abandonner qui est réellement dommageable, non. C’est le fait de se dire qu’on s’est trompé, ou se dire que ce n’était pas le bon moment. Mais comme la méthode a fonctionné pendant quelques jours, autant attendre que le mood revienne, non ?
« Sois l’eau, mon ami »
Alors au diable tout cela !
Ce qui est vraiment cool avec l’activité artistique, par rapport aux codes du travail salarié, aux codes de la famille, et pour beaucoup d’entre nous aux codes du genre, c’est que cette activité permet de s’en détacher relativement facilement.
J’ai fait mon coming-out non-binaire. Et ça a été très compliqué pendant quelques mois. Parce que le neutre, c’est le masculin, et que je ne supportais plus tout ce qui avait trait au féminin. Il fallait que j’obéisse à la méthode « mec » en laissant tomber totalement la méthode « nana ».
En écriture, j’ai fait pendant quelques temps du bullet journal. Et puis ça n’allait plus du tout.
Mais j’avais un si beau cahier, avec des stickers trop mignons et un planning super bien foutu ! Comment je pouvais abandonner ça ? Autant arrêter d’écrire jusqu’à que cela revienne !
Oui mais non. Non parce que l’écriture, cela reste, de base, viscéralement, quelque chose de nécessaire. Sans écriture je ne vis plus. Ou du moins je ne vis plus très bien.
Alors on s’adapte. J’utilise à la fois writecontrol et focuswriter et word. J’écris à la fois chez moi, en café, ou au boulot (vivent les pauses de midi !) J’ai deux carnets. J’ai des tableaux excel. Je ne fais pas tout en même temps, mais je pioche ce qui me va le mieux au moment x.
Il n’y a que deux constantes dans ce travail-là : écrire (mais pas forcément tous les jours), et avoir des projets en cours. Je dis bien DES projets, oui. Parce que sinon, je m’ennuie.
Est-ce que j’arrive tous à les mener à bien ? Non. Du moins pas dans le temps que je souhaiterai.
Mais ce n’est pas grave, parce que je suis une rivière.
Je m’adapte. Comme aujourd’hui je peux remettre du rouge à lèvre et me faire appeler « il » dans certaines soirées, comme je peux un jour parler de littérature et de combat LGBT devant 50 personnes et le lendemain hiberner chez moi seule avec le moins de bruit possible, comme… comme toute ma vie de personne NA.
Comme, toute proportion gardée, ces jeunes gens qui collent des pavés sur les routes de Hong-Kong pour ralentir les chars (oui avec de la colle forte)
Comme vous. Parce que vous avez ce pouvoir énorme : vous êtes de l’eau. Vous glissez. Vous êtes merveilleux et personne ne peut vous arrêter.

Cet article est issu de la newsletter A l’attention d’iel était une fois.
Vous pouvez vous y inscrire ici ; la prochaine partira le 10 janvier 🙂
A l'attention d'iel était une fois
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Calendrier de l’Avent – 2019 – #Freedomtokiss

Cette année, j’ai réalisé sur instagram, un calendrier de l’avent sur le hashtag #freedomtokiss : 23 oeuvres ou personnes queer et lgbtqi+ qui m’ont marquée cette année, plus un jour bonus, le 24, avec des conseils que je vais m’empresser de tester en 2020.

 

Je vous souhaite à tous et toutes une très belle fin d’année.

Jour 1 : George, d’Alex Gino. Livre jeunesse.
Jour 2 : Frances Cannon, artiste.
Jour 3 : Moi ce que j’aime, c’est les monstres, d’Emil Ferris. Bande-Dessinée adulte.
Jour 4 : Eclats d’Âmes, de Yuhki Kamatani. Manga tout public.
Jour 5 : Jonathan Van Ness, de l’émission Queer Eye.
Jour 6 : Sous la colline, de Sabrina Calvo. Livre adulte.
Jour 7 : She-Ra. Série animée jeunesse.
Jour 8 : Jolis Jolis Monstres, de Julien Dufresne-Lamy. Roman adulte.
Jour 9 : #Balancetonquoi & #Balancetonporc.
Jour 10 : The Umbrella Academy. Série adulte.
Jour 11 : The Seed Wolf Serie, de Yiji. Fan comic sur teen Wolf.
Jour 12 : Mes Années Hétéro, de Hugues Barthe. Bande-Dessinée adulte.
Jour 13 : Mx. Cordelia, booktubeur·se.
Jour 14 : Tales of the City. Série adulte.
Jour 15 : Stone Butch Blues, de Leslie Feinberg. Autobiographie adulte.
Jour 16 : Garçon manqué, de Samuel Champagne. Roman ado.
Jour 17 : Vivreavec_, youtubeur.
Jour 18 : Jour de Courage, de Brigitte Giraud. Roman ado.
Jour 19 : Planète Diversité, blog.
Jour 20 : Aromantic (Love) Story, de Haruka Orio. Manga ado.
Jour 21 : Stranger Things. Série.
Jour 22 : Orange is the new black. Série adulte.
Jour 23 : Terre de Brume, de Cindy Van Wilder. Roman ado.
Jour 24 : Good Omens. Série.
Jour 24 : La Cinquième Saison, Les Livres de la terre fracturée, de N. K. Jemisin. Roman.
Jour 24 : Tant qu’il le faudra, de Cordelia. Roman.
Jour 24 : Heartstopper, d’Alice Oseman. Bande-dessinée.
Jour 24 : Prince of Dragon. Dessin animé.
Jour 24 : Dans un rayon de soleil, de Tillie Walden. Bande-dessinée.
Jour 24 : L’incivilité des fantômes, de Rivers Solomon. Roman.
Jour 24 : L’Enceinte 9, d’Ophélie Bruneau. Roman.

 

La prochaine newsletter arrivera le 26 décembre 😉
Vous pouvez encore vous inscrire ici.

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Représentation de l’asexualité

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Au-dessus, l’exception qui confirme la règle – Daryl Dixon – The Walking Dead

Je reproduis ici le texte de Ligue AceAro sur la représentation sociétale et culturelle des personnes et personnages aromantiques et asexuels.


 

Les idées véhiculées autour de l’asexualité et de l’aromantisme jouent un rôle important dans l’image que nous avons de nous-mêmes. Dans cette optique, il est important de connaître les principales représentations stéréotypiques des personnes aroaces, y compris les trois principaux modèles qui nous représentent dans les médias et la fiction.

Comme des enfants Nous sommes représenté·e·s comme des enfants, c’est à dire des personnes qui n’ont pas grandi et qui n’ont pas atteint la maturité. Le passage à l’âge adulte est idéalisé au travers d’images très conventionnées autour de la sexualité et de la romance.

On attribue dès le plus jeune âge des « amoureuxes » aux enfants, mais l’intégration de cette norme amatonormative (et hétéronormative) est vue comme une indication de la maturité de l’enfant : iel a formé une relation amoureuse donc iel a grandi, iel a eu ses premiers rapports sexuels donc iel est enfin un homme/une femme (dans un modèle binaire et transphobe). Mais les conventions sociales ne s’arrêtent pas là.

La performativité d’une pratique amoureuse et sexuelle est requise régulièrement à tout âge. Des périodes de grâce sont néanmoins accordées aux personnes ayant subi un trauma, un deuil ou une rupture et les attentes se réduisent à mesure qu’une personne vieillit.

Une personne aroace ayant découvert son identité tôt subira dès l’adolescence une pression sociale pour se conformer à l’hétérosexualité et à l’amatonormativité. Cette pression, une personne ayant mis des mots sur son identité tardivement, se la sera vue imposée de manière progressive et exponentielle. Mais, en revanche, plus iel aura passé de temps à essayer de se conformer et plus cela sera utilisé pour invalider son identité aroace : « si tu as dit ceci ou fait cela, tu ne peux pas vraiment être aro/ace ».

Un exemple de personnage de fiction subissant une infantilisation du fait de son aromantisme et/ou de son asexualité est Todd Chavez de la série BoJack Horseman. Il est représenté comme ne vivant pas dans la réalité Un exemple de personnage de fiction subissant une infantilisation du fait de son aromantisme et/ou de son asexualité est Todd Chavez de la série BoJack Horseman. Il est représenté comme ne vivant pas dans la réalité et est considéré avec mépris et exclu des discussions adultes par son entourage. Dans la société, ce stéréotype s’exprime par l’idée que les identités aro et ace sont une phase.

On nous pose également quasi systématiquement des questions intrusives sur nos pratiques sexuelles et romantiques, en supposant que nous n’avons pas assez d’expérience et qu’il suffirait que l’on rencontre la bonne personne pour « grandir ».

Comme des robots Nous sommes représenté·e·s comme des robots, c’est à dire mécaniques, dénué·e·s de sensations et de sentiments. Dans la fiction, il est courant de représenter des personnages unidimensionnels et déshumanisés.

Ces personnages sont qualifiés de monstrueux initialement, avec deux parcours possibles. Dans le premier cas, iels peuvent être humanisé·e·s en étant montré·e·s comme ayant un béguin ou formant une relation romantique et sexuelle.

Dans le deuxième cas, quand iels sont montré·e·s comme restant insensibles face à une séduction ou des perspectives de relations, cela renforce leurs caractérisations de monstres, quels que soient leurs autres traits de caractère.

Il existe un amalgame entre autisme, asexualité et aromantisme, qui nous déshumanise tou·te·s par le biais de codes culturels. Un personnage codé autiste se verra privé de son humanité et l’une des façons de le coder autiste est de le coder aroace, et inversement. Par « coder », nous entendons donner des signes visibles indiquant un certain trait, en se basant sur les préjugés de l’audience, lesquels ont été construits au fil du temps par la presse et la fiction.

Un personnage comme Sheldon Cooper dans The Big Bang Theory est un bon exemple (du moins dans les premières saisons) : il dit n’avoir aucun intérêt pour les relations amoureuses et sexuelles, c’est-à-dire être aroace, mais ce point est considéré comme le signe de son autisme. Il a du mal à interpréter certains codes sociaux comme la séduction, ce qui tend à faire penser qu’il est autiste, mais le public l’interprète comme un signe qu’il est aroace.

Dans les deux cas, il est un objet de dérision, parce qu’il est « différent », et il est déshumanisé dans les propos des gens qui l’entourent et dans le regard de l’audience (PS : La série le représente systématiquement comme ayant des traits autistiques, malgré les protestations du personnage qui déclare qu’il ne l’est pas, car il a été « testé »). Nous avons des dizaines d’exemples similaires, mais c’est le plus connu.

Comme des psychopathes Nous sommes représenté·e·s comme des psychopathes, un niveau supplémentaire de déshumanisation. Nous avons fait le choix de parler des stéréotypes de manière graduée, parlant d’abord d’être considéré·e·s comme des enfants avant d’aborder les regards de dégoûts associés des accusations de pédocriminalité. Nous ne rentrerons pas davantage dans le détail, mais nous pouvons donner trois exemples : Raito Yagami, Dexter et Sherlock Holmes ; les trois personnages sont (ou sont considérés comme) des criminels à surveiller et/ou à abattre. Nous pouvons également mentionner le fait que tous les personnages dont nous avons parlé sont des hommes, car il n’y a peu ou pas de représentations de femmes ou de personnes non-binaires aces et/ou aro.

Nous comptons parler plus spécifiquement des personnes perçues hommes, qui sont vues comme dangereuses, voire inhumaines, du fait de leur non-conformité à une norme zedsexuelle et amatonormative, dans un texte futur.

Instrumentalisation Nos existences sont souvent instrumentalisées et cette instrumentalisation n’est pas confinée à produire des œuvres de fiction ou des reportages sensationnalistes. Nous avons observé de manière informelle les mentions de l’asexualité et l’aromantisme qui ne proviennent pas de contenus à visée pédagogique. Ces dernières se déclinent en trois catégories. Premièrement, nous avons les personnes qui nous rejettent, nous déconsidèrent publiquement ou nient l’existence de nos identités : « c’est pas une orientation » ou « ça existe pas les asexuel·le·s/aromantiques ». Deuxièmement, nous avons les personnes qui font de l’asexualité et de l’aromantisme des blagues : « tu vas devenir asexuel·le, lol, tu vas tenir deux semaines », « Les relations c’est de la merde, je vais devenir aro ».

Enfin, il y a les personnes qui instrumentalisent nos identités à des fins politiques. Nous estimons que nous ne sommes pas des jokers à brandir pour gagner un argument et que la parole des concerné·e·s prime, y compris pour les personnes aroaces.

On parle de nous sans nous donner la parole, en ne relayant jamais nos problématiques et en utilisant nos existences à des fins politiques. Or ces dernières ne sont pas toujours en phase avec nos revendications, notamment en confondant abstinence et asexualité, célibat volontaire et aromantisme. Toutefois, les idées véhiculées ne sont pas toujours mauvaises : l’asexualité et l’aromantisme sont utilisés pour dire que le sexe et la romance ne sont pas universel·le·s et pour contester la domination masculine cisdyadique hétérosexuelle.

Cependant, dans la pratique, cela donne souvent un résultat très maladroit : « t’es pas obligé·e de te mettre en couple, tu peux devenir aromantique » ou « nan mais le sexe c’est pas obligé, y a des gens qui sont asexuel·le.s ».

Conclusion Nous avons fait des choix dans nos exemples pour rester brevs, mais nous pouvons fournir des exemples de tout ce dont nous avons parlé. Ce texte date de juillet 2019, et c’est un portrait très actuel. Nous espérons qu’il ne sera plus valable dans quelques années.

Si vous êtes concernæs et que ce texte vous parle, n’hésitez pas à nous contacter. – FIN