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FdL : Du Roi de je serai l’assassin – Jean-Laurent del Soccorro

Du Roi je serai l’assassin – Jean-Laurent del Socorro

Titre : Du Roi je serai l’assassin
Auteur : Jean-Laurent del Soccorro
Date : 2021
Editeur : ActuSF

Résumé
Espagne, Andalousie, XVI e siècle. La Reconquista est terminée. Charles Quint règne sur une Espagne réunifiée et catholique. Sinan est un enfant qui vit avec sa soeur jumelle, Rufaida à Grenade. Musulmans convertis par nécessité à la religion catholique, sa famille les envoi à Montpellier pour échapper à une Inquisition toujours plus féroce. Là bas ils tomberont dans une France embrasée par les guerres de religion…

Mélangeant récit historique et fantasy, Jean-Laurent Del Socorro nous offre une nouvelle fois un grand roman, dans le sillage de Royaume de Vent et de colères avec l’un de ses personnages dans le rôle clef.

Mon avis
Comment se construit l’Histoire ?
Par des traités et des grandes dates ? Par des cartes sur lesquelles on (un « on » immatériel et symbolique) décide des frontières, des guerres et des pouvoirs ? Par les décisions de puissants qui jouent avec les peuples comme avec des soldats de plomb ?
Non, l’Histoire se construit dans la cour d’une maison de Grenade, dans le secret d’une famille musulmane caché derrière la conversion au catholicisme, dans l’amour fou entre un frère et ses deux sœurs, dans les violences paternelles, dans un amour inavoué également. Dans une colère longuement, intimement mûrie.
Jean-Laurent Del Soccorro tisse un Histoire que nous connaissons, celle des Guerres de Religions, en nous faisant passer derrière l’ouvrage, à détailler les multiples fils qui constituent une histoire (pas l’Histoire, car celle qu’il conte est en partie fictive et nourrie de magie)
Des enfants élevés sous de multiples identités, outils politiques de leur père ; des étudiants protestants prêts à tout ; des femmes reléguées au second plan et qui nourrissent leurs ambitions à l’aune du mépris dans lequel la société les laisse ; un homme enfin, quel que soit le prénom qu’il prenne, qui sera toute sa vie sur le fil, entre colère et amour, entre destruction et soin.
Un grand roman, véritablement, de fantasy historique, débarrassé des oripeaux du sexisme et de la virilité à outrance qu’on s’attendrait encore, malheureusement, à trouver dans le genre.
Grâce à Solas. A Rufaida. A Peter. Et à la magique Sahar.

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FdL – Les Nouvelles Vagues – Arnaud Cathrine

Les Nouvelles Vagues de Arnaud Cathrine

Titre : Les Nouvelles Vagues
Auteur : Arnaud Cathrine
Date : 2021
Editeur : Robert Laffont

Résumé
Les Nouvelles Vagues, c’est Vince, Micha, Marilyn et Octave.
Les Nouvelles Vagues, c’est le portrait d’une génération qui invente sa façon d’aimer et d’être soi.

Moi, je veux flamber.
Sinon on n’est pas vivant.
Je veux me jeter sur tout ce qui est inflammable.
Même si j’ai peur.
La vie me fait peur.
Les garçons me font peur.
Les filles me font peur.
Mais je veux cramer.
Ce sera bref, et qu’est-ce qu’on s’en fout :
pourquoi une histoire courte ne serait-elle pas une histoire tout court ?

Mon avis
Séduite par une publication des Mots à la Bouche (Librairie parisienne queer qu’il ne faut pas suivre sur instagram si vous tenez à votre compte en banque…), je me suis procuré Les Nouvelles Vagues sans savoir de quoi cela parlait, et sans savoir qu’il s’agissait d’une suite (mais inutile d’avoir lu le premier pour comprendre celui-ci).
Commencé vers 16h, fini quatre heures plus tard, autant dire que je l’ai dévoré, littéralement.
L’écriture de l’auteur est directe, fluide, très proche de ses deux personnages. La familiarité des mots de Vince et Marilyn est bienvenue dans un paysage young adult qui avait jusque-là tendance à être plutôt prude (mais ça change !)
J’ai beaucoup apprécié le personnage de Micha, mec trans qui a déjà l’avantage d’exister, simplement, en fiction (c’est extrêmement rare) et de battre à plate couture la tendance actuelle de représenter une minorité super intégrée à la société et à sa communauté. Nope, Micha a peu de relations cis, sociabilise essentiellement avec d’autres personnes trans masc et c’est sans doute le truc le plus réaliste du bouquin, qui l’est pourtant déjà bien.
J’aime également la tendance actuelle de décrire des fratries soudées, et la relation de Marilyn avec son petit frère m’a énormément touchée.
Je vais de ce pas aller lire le premier roman que j’avais donc loupé…

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SP – Musique – Collectif

Couverture de l’anthologie Musique – Illustration de Aki

Titre : Musique
Date de sortie : été 2021
Editeur : YBY

Résumé
Installez-vous, la représentation va commencer ! Les neuf compositeur‧rice‧s que vous venez écouter vous proposent chacun‧e leur courant artistique : au programme, des mélodies qui se teintent d’angoisse, de drame et d’humour. Sur une sérénade ou un air de pop rock, accompagnez nos héros·ïnes dans leurs quêtes fantastiques ! Déjà, les lumières s’éteignent et les premières notes s’élèvent. Prêt·e·s pour un voyage acoustique hors du commun ?

Sommaire
Neuf heures de l’après-midi – écrit par Ana Zaharova et illustré par Lilliam Thomdet
Du ventre au poumon – écrit par Naël Legrand et illustré par Feilyn
Les Orfèvres des sons – écrit par Thomas Di Franco et illustré par Lemonjuiceday
La Musique des sphères – écrit par Ysael et illustré par Chimikii
Le Duc de la Papatte Pelucheuse – écrit par Anne-Laure Guillaumat et illustré par DICEShimi
Dô-Kamissa – écrit par Tino H. Charroux et illustré par Ash-Coloured
Vivre sans moi – écrit par Karine Rennberg et illustré par Caal
Gravité zéro – écrit par Lux et illustré par Lilblueorchid
L’Astre de la cité en larmes – écrit par Weggen et illustré par Mathilde Périé

Mon avis
J’ai reçu l’anthologie Musique, à paraître cet été, grâce aux éditions YBY. J’avais déjà lu quelques novellas de cette maison dans le cadre de FantastiQueer, et je suis leurs publications (et leurs appels à texte) avec beaucoup d’intérêt. La seule consigne pour ce service presse était de lire les textes puis d’en faire ce que je voulais, c’est à dire que je n’étais pas obligée d’en faire une chronique ou même d’en dire du bien ^^
Le recueil contient deux nouvelles de littérature générale, et sept textes touchant aux genres de l’imaginaire. On y retrouve des représentations queer extrêmement variées : personnages gays, lesbiens, pan, en situation de handicap, asexuel, trans, non-binaire, racisés, etc. C’est littéralement un concentré de tout ce que je souhaite lire et de tout ce que je lis depuis maintenant quelques années. Et quel plaisir !
Mais allons au-delà pour nous intéresser aux textes. Deux m’ont laissé assez indifférent, sans que je boude mon plaisir à les lire.
Pour certains, comme Les Orfèvres des sons, très joli conte de Thomas Di Franco, ou le sublime Dô-Kamissa, de Tino H. Charroux, j’aurai aimé un roman, un développement profond, plein de douceur et de cruauté pour le premier, empli de révolte et de justice uchronique pour l’autre.
Mais j’avoue que mon cœur de cinéphile a eu un énorme coup de cœur pour la nouvelle de Weggen, L’Astre de la cité en larmes, qui clôt cette anthologie de très, très haute tenue ; quelque part entre Dark City et les films noirs des années quarante, quand deux âmes aussi dissemblables que possible unissent leurs solitudes. Une magnifique réussite.

Si cette anthologie vous intéresse, et j’espère vraiment vous avoir donner goût à y aller, elle fait partie des préventes d’été de YBY sur ulule !!!!

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FdL – Blue Flag – Kaito

Couverture du toma 8 de Blue Flag, de Kaito
Blue Flag, de Kaito

Titre : Blue Flag
Auteur : KAITO
Date : 2019-2021 (série achevée – 7 tomes)
Editeur : Kurokawa

Résumé
Au printemps de leur année de Terminale, trois élèves se retrouvent à un carrefour de leur vie.
Taichi est dans la même classe que Tôma, un ami d’enfance à qui tout réussit et que Futaba, une fille qu’il a du mal à supporter. Un jour, Futaba se confie à lui et lui avoue qu’elle est amoureuse de Tôma.

Mon avis

Le pitch du premier volume ne saurait rendre justice à cette mini-série (7 volumes) du mangaka Kaito, parue sur la plateforme numérique du Shônen Jump (magazine plutôt destiné aux garçons).

Là où l’on aurait pu s’attendre à un triangle amoureux (ou carré avec l’apparition d’un quatrième personnage) avec les deux garçons, Taichi et Tôma, amoureux de la même fille, Futaba, suivi du schéma deux filles et deux garçons, Kaito introduit deux hypothèses peu utilisées habituellement dans ce genre de manga.

Tout d’abord Blue Flag réfléchit et fait réfléchir sur la notion d’amitié. Qu’est-ce que c’est ? Est-ce proche ou éloigné de l’amour ? Quelle est la différence entre les deux ? L’amitié fille-garçon est-elle possible ? Et qui a décidé qu’elle ne l’était pas ?

Ces réflexions se font par le dialogue, car, originalité encore de Blue Flag, les personnages communiquent entre eux. Cela n’évite pas les incompréhensions, les frustrations et les erreurs, mais il est agréable d’avoir entre les mains une histoire où les personnages ne se contentent pas de se regarder de loin sans parler.

Là où ces dialogues pourraient se transformer en discours militant prémâché, l’auteur les laisse avec leurs hésitations, frustrations, colères, défauts. Ils font avancer la réflexion du lecteur et des personnages, mais sans forcément y apporter de solution toute prête.

Deuxième hypothèse amenée par Blue Flag : les relations ne sont pas forcément hétéronormées.

Il ne s’agit pas là uniquement de l’amour que Tôma ressent pour Taichi, ou celui de Masumi pour Futaba, mais de multiples autres choses aussi : l’envie d’être un garçon quand on est une fille, ou le rejet de relations sexuelles avec des garçons quand on se contente très bien de leur amitié.

C’est léger certes, et si l’on peut considérer par exemple le personnage de la tsundere est asexuel (ce qui est encore plus étonnant que tout le reste au vue des schémas habituels du shônen), ce n’est pas forcément le cas. Car aucun des personnages ne correspond forcément à une étiquette rigide (sauf Tôma et dans une moindre mesure Futaba)

J’ai particulièrement apprécié ce flou volontaire, parce qu’il rappelle à quel point ces jeunes gens ont leur âge, entre 16 et 18 ans. Et que, au contraire de ce que veulent nous faire croire l’immense majorité des mangas (et une bonne partie de la littérature jeunesse), à cet âge-là, on n’est sûr de rien, à quelques exceptions près.

A ces schémas sur l’amitié et le dépassement de l’hétéronormativité, l’auteur rajoute le reste de la vie lycéenne : les examens, la fête du sport, la fête de l’école (il manque juste le voyage scolaire), mais aussi les soucis familiaux. Ils sont très appuyés pour Tôma, un peu pour Futaba (son caractère très effacé et maladroit expliqué par une fratrie plus âgées et envahissante)

L’avenir, quand on est en Terminale, c’est aussi choisir si on continue ses études ou pas, l’université à choisir, quel diplôme professionnel, le départ imminent de la maison familiale, pour partir des fois très loin. C’est d’ailleurs le sens de la décision de Taichi : [spoilers] pourquoi devrait-il choisir, là maintenant, entre ses deux amis, et se laisser déborder par une crise identitaire violente, alors qu’il y a des choses bien plus urgentes comme quoi faire de sa vie ? [/spoilers]

A 17 ans, rien n’est fixé dans le marbre et tout est donc très important.
Mais à 20, 23, 25, quand les personnages se retournent sur ces années-là, ils se rendent compte à quel point cette importance, qui a fait basculer leur vie, n’était qu’une étape au milieu de multiples autres.

La vie ne se fini pas à la remise des diplômes du lycée.

C’est terrifiant, mais je pense que pour le lecteur ou la lectrice, c’est également un immense espoir.
Tout ne commence pas et ne finit pas à 17 ans.

Dernière note sur la narration : on suit essentiellement Taichi dans cette série, et la narration hésitante, mais aussi finalement plus portée sur ses relations aux autres et non sur les sentiments amoureux, suit le développement du personnage. Pareil pour Futaba : narration encore plus hésitante, faite d’éclats de panique et de sauts en avant, qui souligne le courage de la jeune fille. Et pour Tôma, très peu de parole finalement, un mur avec des gros plan fixes sur son visage, pour parvenir à des scènes littéralement de son point de vue, qui révèlent sans rien dire. Un coup de maître.

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FdL : La Gentrification des esprits – Sarah Schulman

La Gentrification des Esprits de Sarah Shulman

Titre : La Gentrification des Esprits – Témoin d’un imaginaire perdu
Autrice : Sarah Schulman
Date : 2018
Editeur : Editions B42

Résumé
La Gentrification des esprits est un retour captivant sur la crise du sida et l’activisme d’ACT UP dans le New York des années 1980 et 1990. Sarah Schulman, elle-même new-yorkaise et militante de la cause LGBT, se souvient de la disparition du centre-ville, pratiquement du jour au lendemain, de la culture rebelle queer, des loyers à bas coût et du prolifique mouvement artistique qui se développait au coeur de Manhattan, remplacés par des porte-parole gays conservateurs, ainsi que par le consumérisme de masse. Elle décrit avec précision et engagement le « remplacement d’une communauté par une autre » et le processus de gentrification qui toucha ces quartiers concomitamment à la crise du sida. Sarah Schulman fait revivre pour nous le Lower East Side qu’elle a connu. Elle ravive autant le souvenir de ses ami•e•s de l’avant-garde queer que celui de l’ombre inquiétante des premières années de la crise du sida, telles que vécues par une militante. Les souvenirs personnels s’entremêlent à une analyse percutante des deux phénomènes, et du poids invisible qu’ils font aujourd’hui peser sur la société américaine. L’auteure rend compte de son expérience en tant que témoin de la « perte de l’imagination » de toute une génération, et des conséquences entraînées par cette perte.

Mon avis
Comment construire une identité, une culture, un engagement politique, quand toute une génération d’artistes a disparu, balayée du monde par le SIDA et l’irresponsabilité criminelle des Etats ? Comment construire une identité, une culture, un engagement politique, quand cette disparition a accéléré la gentrification des espaces, détruisant des communautés, rendant inaccessible les espaces à de nouvelles générations ?
Comment de cette disparition la conformité (mariage, carrière professionnelle, parentalité) est devenue un but rassurant, qui efface d’autant plus toute revendication et invention artistique et politique ?
Comment cette conformité fonde un nouveau classisme, le dédain, le racisme, l’invisibilisation totale des minorités de tout espace, notamment artistique et littéraire ? Invisibilisation dans les soutiens médiatiques, les prix, les maisons d’éditions, les classes d’écriture créative, l’éducation, le statut social, une vie sans survie.
Sarah Schulman, en deux parties « Comprendre le passé » et « Les conséquences de la perte » analyse, dans une narration très accessible, les ramifications et conséquences tues de l’épidémie du SIDA aux Etats-Unis, et notamment à New-York. Elle y raconte Act-UP, la censure canadienne, l’accès à l’université des minorités, l’aveuglement des oppresseurs qui pensent toujours et encore que « l’égalité est là » et « tout le monde a les mêmes chances »
Cet ouvrage peut être rapproché de la situation artistique en France et des colères haïes par les dominants et le monde artistique des mouvements queer. Il est pour moi indispensable pour les auteurices et artistes queer, mais aussi pour toutes les personnes cis (et blanches) qui naviguent dans les milieux artistiques et littéraires.
Par deux fois (au moins) la communauté LGBTQI+ a été effacée de l’Histoire. D’abord par les autodafés nazis en 1933, qui ont détruits toutes les archives de l’Institut de sexologie de Berlin fondé par Magnus Hirschfeld. Puis par l’épidémie de SIDA.
Chaque effacement permet aux classes dominantes cis hétéro de déclarer le mouvement LGBT comme « jeune », « nouveau », « débarqué depuis deux ans », sans histoire, et donc sans légitimité.
Il tient à nous de répliquer.

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FdL : Anergique – Célia Flaux

Anergique de Célia Flaux

Titre : Anergique
Autrice : Célia Flaux
Date : 2021
Editeur : Actu SF – collection Naos

Résumé
Angleterre XIXe siècle. Lady Liliana Mayfair est une garde royale, mais aussi une lyne capable de manipuler la magie. Elle et son compagnon Clement partent en Inde sur les traces d’une violeuse d’énergie. Leur unique piste : Amiya, la seule victime à avoir survécu à la tueuse.

De Surat à Londres, la traque commence. Mais qui sont véritablement les proies ?

Mon avis
J’ai ouvert ce roman avec une curiosité mêlée d’appréhension : le steampunk victorien n’est pas forcément ma tasse de thé, l’orientalisme peut souvent tomber dans des tropes racistes, et puis le thème me touchait particulièrement, puisqu’on parle ici de viols.
L’écriture subtile de Célia Flaux contourne les difficultés et les pièges de ses thèmes avec une grande habileté. Le personnage de Amiya est particulièrement bien brossé et permet une dénonciation de la colonisation britannique, sans faire du roman un essai historique. Le steampunk est limité à quelques images et c’est surtout dans une société magique que nous sommes emportés.
La magie d’ailleurs qui n’est pas juste une source esthétique de pouvoirs mais régit entièrement une société, rajoutant aux oppressions racistes et misogynes (sans les omettre) celle des lynes sur les denas. Cette nouvelle catégorisation sociale et politique permet également un aperçu d’un monde où les relations ne sont plus strictement régies par l’hétérosexualité et par le supériorité des hommes sur les femmes (mais y’a des restes). Je dois dire que je regrette un peu que l’autrice ne soit pas allée plus loin dans ces renversements de genre, forcément.
Vient ensuite le thème du viol. Amiya a subi un viol à l’âge de 10 ans, et on le rencontre dix ans plus tard, jeune homme, précepteur, avec une souffrance et une négation de son corps particulièrement bien décrites. Son retour à la vie se fait par étape, alors qu’il apprend à jongler entre son devoir de soumission et de don, par son statut de dena, et une colère sourde envers sa violeuse et la société raciste dans laquelle il se retrouve plongé. Je pense qu’il s’agit de la très grande réussite de ce roman.
Celui-ci traite énormément du sacrifice et de ses conséquences brutales. L’histoire comporte également des réflexions sur le suicide et l’anorexie.
Un très beau roman, à partir de 15 ans au vu des thèmes qu’il aborde.

Trigger Warnings
– Viol / Viol sur mineur·es
– Syndromes Post-Traumatiques
– Anorexie
– Suicide
– Racisme
– Homophobie (secondaire, d’un seul personnage dans un milieu plutôt ouvert)

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FdL : Les chants du placard – Luz Volckmann

couverture des Chants du placard de Luz Volckmann
Les chants du placard de Luz Volckmann

Titre : Les chants du placard
Auteurice : Luz Volckmann
Date : 2020
Editeur : Blast

Le souvenir d’une amitié absolue et pourtant étiolée de l’enfance, le retour pour arpenter et confronter le territoire familial, l’apprentissage et l’éveil d’un corps ralenti, au dos longtemps objet médical. Trois temps racontent les recoins du placard, celui dans lequel on enferme les trans, les queers, les anormales. Ils sont écrits par la haine, la violence, la pauvreté, la prison, l’hégémonie, mais à cela y répondent l’impitoyable poésie du corps, le lien organique et sensible au sol, la mémoire locale et rurale, la tendresse et la force du devenir, le rire et la rage de se tenir debout. Car Luz Volckmann le rappelle : « Le Placard nous réduit. Or, j’ai l’orgueil du peuple des géants. »

Mon avis
Trois nouvelles sur trois moments de la vie de l’auteur dans la campagne française. Adolescence pleine d’ennui, transidentité, violence, handicap. Sur des sujets lourds et sans en amoindrir les souffrance, Luz Volckmann crée une poésie envoutante.
La lecture peut en être un peu difficile, mais l’expérience est magistrale.

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FdL / Chinatown Intérieur – Charles Yu

Couverture Chinatown Intérieur de Charles Yu.
Chinatown Intérieur -Charles Yu

Titre : Chinatown Intérieur
Auteurice : Charles Yu
Date : 2020
Editeur : Forges de Vulcain

Willis est un Américain d’origine asiatique qui tente de percer à Hollywood. Dans un monde qui voit tout en noir et blanc, qui se pense comme un affrontement entre Noirs et Blancs, Willis a-t-il sa place ? Mêlant le petit et le grand écran, la série policière, le film de kung-fu, la comédie romantique, le film de procès, Charles Yu nous offre un grand roman américain, émouvant, tendre et parfois amer, un récit d’odyssée personnelle et de conquête sociale dans ce champ de bataille qu’est la société américaine.

Mon avis
Un acteur asiatique fait son chemin dans le système hollywoodien des rôles secondaires, et sa vie se confond avec ses rôles, emprisonné qu’il est dans le rôle du bon Asiatique, dans un monde où les personnes d’origine asiatique sont condamnées à des rôles sociaux prédéterminés, sans aucune chance de jamais en sortir.
Ecrit sous une forme de scénario, « Chinatown Intérieur » est un récit prenant, extrêmement vivant et direct quand on est habitué au monde audiovisuel. Pour une personne non concernée, l’auteur nous montre une situation souvent ignorée, effacée, volontairement invisibilisée.
Une très grande œuvre. 

Entretien avec Charles Yu, lauréat du National Book Award 2020.

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Mysterious Skin, les géants, les trigger warnings et moi

Ah, 2021, une nouvelle année pleine de promesses, destinée à nous faire respirer et à remonter la pente que nous avions tous bien descendue en 2020. Personnellement, j’aime bien les nouvelles années, les premières semaines de janvier ; j’ai même mon petit rituel à moi : nettoyage du studio, soirée en solitaire avec un bon repas, inauguration de nouveaux carnets, et oui le premier janvier, je respire mieux.



Cela fait partie des trucs un peu symboliques qui paraissent idiots pour beaucoup de gens, qui n’ont aucune base scientifiques, mais on s’en fout, ça fait du bien.

Et puis parce que nous sommes en 2021 et qu’il n’y a pas, jamais, de pause, tout ce qui avait déjà eu lieu en 2020 revient puissance mille. Je ne parle pas du Covid. Non. Je parle du sentiment de trahison que j’ai eu quand certains de mes proches ont plutôt soutenu Polanski aux Césars. Oui, c’était il y a un an. Et là nouveau livre, nouvelles dénonciations, tout le monde savait, etc etc etc.

Ça fait mal, on en ressort, on hésite à virer twitter de ses applications mais, en temps d’isolement social catastrophique (à cause du Covid), ben twitter c’est cool aussi. On digère, on essaye de ne pas réagir aux commentaires des gens qui n’y comprennent rien. On respire, inspire, expire, zen, on va y arriver, nous ne sommes que le 10 janvier.

Là un pote, une connaissance, de ces personnes que tu n’as pas encore rencontrées IRL mais que tu sens qu’iel est important·e, sort son bouquin, son bébé, et met des Trigger Warnings en première page. Et c’est reparti, les hurlements à la censure, et les vas-y que je te traite de « fragile » et que « tu ne veux pas voir la vérité en face ».

Déjà, il faut savoir, les Trigger Warnings, c’est justement pour les personnes qui ont vu la vérité en face. Un trigger warning « viol » s’adresse aux personnes qui ont subi un viol, et qui ne souhaitent pas qu’une lecture, ou le visionnage d’un film ou d’une série, les ramène à leurs propres vécus. Après certaines personnes ayant subi un viol peuvent aussi avoir envie de lire des textes se référant à ce genre de vécu, ou peut-être que cela ne leur fera rien. Parce que, grande révélation : nous sommes tous différents avec des vécus différents.
Je vais vous raconter une histoire qui me concerne, parce qu’après tout, je suis la personne que je connais le mieux au monde.

J’écris et je lis beaucoup de contenus très violents, voire trash. La violence en tant que telle ne me dérange pas spécialement, même si je me suis rendue compte depuis environ un an qu’elle ne me paraît plus si fascinante, du moins dans sa forme audiovisuelle. Mais j’ai appris aussi deux choses.

Tout d’abord en écriture, les scènes violentes très chargées émotionnellement me sont très difficiles à écrire (elles me laissent épuisée)

Ensuite il y a des trucs qui me font vraiment mal quand je consomme les fictions des autres et j’ai mis très longtemps à savoir ce que c’était.

Il y a un film que j’ai oublié. Littéralement, quand je pense à lui je dois faire des recherches google pour retrouver le titre. Ce n’est pas juste un problème de mémoire comme j’en ai l’habitude, comme quand on a un mot sur la langue ou qu’on cherche le nom d’un acteur. Non. Ce film n’existe pas dans ma mémoire. Et ce vide est donc très visible. Mysterious Skin, de Gregg Araki, m’a fait beaucoup, beaucoup de mal. Il m’a aussi aidée à ressortir des souvenirs que j’avais oubliés, et à finalement parler de mon viol (mes viols ?) d’abord à une amie, puis à mes parents. Si notre société avait été un peu meilleure face à la parole des enfants, si mon médecin de famille n’avait pas été grossophobe et avait remarqué autre chose que de la paresse dans ma prise de poids à partir de onze ans, je n’aurai pas eu besoin de passer par la torture mentale qu’a été ce film pour entamer une thérapie.

C’est marrant (non) parce qu’un des deux personnages du film a oublié les viols qu’il a subis, et pense qu’il a été enlevé par les extra-terrestres quand il avait six ou sept ans.

C’est marrant (non) parce qu’à peu près à la même période où j’ai subi ce viol, un copain m’a fait regarder un vieux film un peu pourri en noir et blanc, la Guerre des Mondes. Et je suis terrifiée par l’idée de fin du monde, par les géants, les choses trop grandes pour être vraies, par les choses tellement grandes qu’elles ne considèrent même pas l’humanité des êtres qu’elles détruisent.

Ding dong !

Mais serait-ce un transfert de trauma ?

Je ne le savais pas encore quand je me réveillais en pleurs pour courir chez ma mère parce que j’avais fait un cauchemar de « fin du monde ». J’ai mis tellement, tellement longtemps à m’en rendre compte. J’ai mis plus de trente ans.

Et même une fois qu’on apprend sur soi, qu’on connaît ce qui peut potentiellement nous nuire mentalement (que ce soit un dégoût de quelques minutes ou un truc qui va vous mettre à plat pour des semaines), il est compliqué de se protéger. Alors que c’est nécessaire, ne serait-ce que pour libérer ses pensées et faire des trucs sympas ou nécessaires genre : travailler, se faire à manger, rigoler, voir des gens, rester calme quand on parle, etc (J’ai mis « rester calme » parce que je sais par exemple que je suis extrêmement agressive sur les réseaux sociaux sans m’en rendre compte, et qu’il a fallu la patience monumentale de plusieurs amies pour le savoir et travailler dessus)

Mais revenons aux géants. A la trouille que j’ai eue devant Jurassic Park et surtout en allant visiter une expo avec le T-Rex grandeur réelle (j’avais plus de 17 ans). Celle devant le clip de Ewoks (haha, mais c’était à la même période que le viol ça). A mon refus total de lire la Guerre de Mondes jusqu’à me forcer, littéralement, à aller voir l’adaptation de Spielberg (film qui me met encore mal à l’aise). A la réaction, récemment, hyper violente à m’en rendre malade, devant l’Attaque des Titans.

Pourtant ce ne sont pas tous les films, ni tous les livres, ni toutes les séries. Non, juste certain·es, à certains moments, on ne sait pas, je ne sais pas comment ça marche.

Pourquoi j’arrive à aimer regarder une série comme Haunted Hill House mais que j’ai détesté la saison 2 de Stranger Things. Pourtant la métaphore du viol pédophile, du viol de l’intimité enfantine, est le même (bien qu’il soit beaucoup moins subtil dans ST)
Le cerveau est une machine très étrange et compliquée à cerner.

Quand il s’agit de traumatismes, c’est encore plus compliqué.

Et là nous parlons d’un traumatisme bien particulier, sur un événement particulier.
J’en ai eu un autre qui n’a rien à voir avec mon rapport à la fiction : le surlendemain d’une agression subie à 20 ans, une amie vient me chercher pour m’emmener à la Fac. On a un accrochage sur la route. Résultat : une bonne quinzaine d’année de phobie des voitures.

(Un cerveau c’est très con aussi)

On peut parler aussi des traumatismes « de groupe ». Je ne comprenais pas quand des amies racisées disaient qu’elles ne supportaient plus de voir des Noirs se faire agresser dans les séries. C’était à propos de la seconde saison d’Umbrella Academy. Moi je me disais « oui mais c’est l’époque, les années 60, ça correspond au truc », jusqu’à une scène où un perso gay se fait traiter de queer avec menaces de violences : « hit the queer! Hit the queer! » Pétard cette scène je ne peux pas y penser sans grincer des dents. Mais « c’est l’époque », n’est-ce pas ?

La question n’est donc pas de critiquer la qualité d’une œuvre. On ne parle pas ici d’artistes qui font la promotion de l’homophobie, du racisme ou de la pédocriminalité (pourtant il y en a)

Il s’agit simplement de laisser la possibilité aux personnes de se protéger.

Ces personnes ne sont pas des fragiles. Nous sommes des personnes qui avons un vécu traumatique, avec lequel nous vivons tous les jours, 24/7. Certain·es d’entre nous suivent des thérapies, d’autres sont sous médicaments (je fais les deux) Certain·es s’ajoutent la charge d’être militant·es, d’écouter d’autres personnes avec les mêmes vécus, de soutenir, de revendiquer. Certain·es sont encore dans le déni, ou dans le placard, ou essaie de faire bonne figure.

Alors si juste un temps on nous offre les outils pour décider d’affronter ces traumas, ou non, en une seule page dans un livre, sur un seul panneau avant une série ou un film : on va saisir cette opportunité.

Et pour un revenir aux victimes de viols et de viols pédophiles, nous ne sommes malheureusement pas une minorité des lecteurices et consommateurices de médias. Nous sommes 10% des gens que vous croisez, des enfants d’une classe, des personnes présentes dans un salon et qui vous demandent des dédicaces parce qu’ils adorent vos bouquins.

10%

Pensez-y la prochaine fois que vous rencontrerez vos lecteurs et lectrices et posez-vous la question : est-ce que je souhaite aider une personne à faire le choix de se protéger (ou non) en rajoutant une page (une seule page) à mon roman ?
Ou est-ce que je m’en fous ?

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FdL : Jonny Appleseed – Joshua Whitehead

Titre : Jonny Appleseed
Auteurice : Joshua Whitehead
Date : 2020
Editeur : Mémoire d’Encrier

Travailleur du cybersexe, Jonny doit rentrer à la réserve dans une semaine pour assister aux funérailles de son beau-père. Pendant ces sept jours, Jonny se raconte : enfance, amitié, amour, sexe, alcool, maquillage, musique, fantômes, espoirs. Le fil des liens familiaux se retisse avec sa mère, sa kokum, ses tantes et oncles. Surgit tout un monde de tendresse.

Mon avis
A la découverte de la littérature queer canadienne, ce livre m’a été conseillé par ma libraire préférée. Et pour une fois, la quatrième de couverture résume parfaitement l’histoire, visiblement fortement auto-biographique.
Joshua Whitehead décrit fort bien le monde âpre, emprunt de racisme et de fétichisme du cybersexe gay, et celui, tout aussi violent, d’une communauté de Peguis, où l’alcoolisme se cultive à la naissance, entre chômage et bébés placés dans des familles d’accueil de façon systématique.
Et pourtant quel amour, quelle tendresse gonfle dans ces pages, et même en écrivant ces lignes je pense à l’Homme que sa grand-mère maquillait, des repas faits de rien, de ce sens tellement éclatant de la famille, de la communauté, malgré tout.
Comme l’écrit l’auteurice dans sa postface, « les jeunes autochtones bispirituel·le·s (ou deux-esprits) et queers ne sont pas une chose du passé, […] nous ne sommes pas des interprétations ethnographiques ni des notions romantiques, mystiques ou chamaniques, […] nous existons dans le présent et dans l’avenir. »
Sublime.