Publié dans général

Mysterious Skin, les géants, les trigger warnings et moi

Ah, 2021, une nouvelle année pleine de promesses, destinée à nous faire respirer et à remonter la pente que nous avions tous bien descendue en 2020. Personnellement, j’aime bien les nouvelles années, les premières semaines de janvier ; j’ai même mon petit rituel à moi : nettoyage du studio, soirée en solitaire avec un bon repas, inauguration de nouveaux carnets, et oui le premier janvier, je respire mieux.



Cela fait partie des trucs un peu symboliques qui paraissent idiots pour beaucoup de gens, qui n’ont aucune base scientifiques, mais on s’en fout, ça fait du bien.

Et puis parce que nous sommes en 2021 et qu’il n’y a pas, jamais, de pause, tout ce qui avait déjà eu lieu en 2020 revient puissance mille. Je ne parle pas du Covid. Non. Je parle du sentiment de trahison que j’ai eu quand certains de mes proches ont plutôt soutenu Polanski aux Césars. Oui, c’était il y a un an. Et là nouveau livre, nouvelles dénonciations, tout le monde savait, etc etc etc.

Ça fait mal, on en ressort, on hésite à virer twitter de ses applications mais, en temps d’isolement social catastrophique (à cause du Covid), ben twitter c’est cool aussi. On digère, on essaye de ne pas réagir aux commentaires des gens qui n’y comprennent rien. On respire, inspire, expire, zen, on va y arriver, nous ne sommes que le 10 janvier.

Là un pote, une connaissance, de ces personnes que tu n’as pas encore rencontrées IRL mais que tu sens qu’iel est important·e, sort son bouquin, son bébé, et met des Trigger Warnings en première page. Et c’est reparti, les hurlements à la censure, et les vas-y que je te traite de « fragile » et que « tu ne veux pas voir la vérité en face ».

Déjà, il faut savoir, les Trigger Warnings, c’est justement pour les personnes qui ont vu la vérité en face. Un trigger warning « viol » s’adresse aux personnes qui ont subi un viol, et qui ne souhaitent pas qu’une lecture, ou le visionnage d’un film ou d’une série, les ramène à leurs propres vécus. Après certaines personnes ayant subi un viol peuvent aussi avoir envie de lire des textes se référant à ce genre de vécu, ou peut-être que cela ne leur fera rien. Parce que, grande révélation : nous sommes tous différents avec des vécus différents.
Je vais vous raconter une histoire qui me concerne, parce qu’après tout, je suis la personne que je connais le mieux au monde.

J’écris et je lis beaucoup de contenus très violents, voire trash. La violence en tant que telle ne me dérange pas spécialement, même si je me suis rendue compte depuis environ un an qu’elle ne me paraît plus si fascinante, du moins dans sa forme audiovisuelle. Mais j’ai appris aussi deux choses.

Tout d’abord en écriture, les scènes violentes très chargées émotionnellement me sont très difficiles à écrire (elles me laissent épuisée)

Ensuite il y a des trucs qui me font vraiment mal quand je consomme les fictions des autres et j’ai mis très longtemps à savoir ce que c’était.

Il y a un film que j’ai oublié. Littéralement, quand je pense à lui je dois faire des recherches google pour retrouver le titre. Ce n’est pas juste un problème de mémoire comme j’en ai l’habitude, comme quand on a un mot sur la langue ou qu’on cherche le nom d’un acteur. Non. Ce film n’existe pas dans ma mémoire. Et ce vide est donc très visible. Mysterious Skin, de Gregg Araki, m’a fait beaucoup, beaucoup de mal. Il m’a aussi aidée à ressortir des souvenirs que j’avais oubliés, et à finalement parler de mon viol (mes viols ?) d’abord à une amie, puis à mes parents. Si notre société avait été un peu meilleure face à la parole des enfants, si mon médecin de famille n’avait pas été grossophobe et avait remarqué autre chose que de la paresse dans ma prise de poids à partir de onze ans, je n’aurai pas eu besoin de passer par la torture mentale qu’a été ce film pour entamer une thérapie.

C’est marrant (non) parce qu’un des deux personnages du film a oublié les viols qu’il a subis, et pense qu’il a été enlevé par les extra-terrestres quand il avait six ou sept ans.

C’est marrant (non) parce qu’à peu près à la même période où j’ai subi ce viol, un copain m’a fait regarder un vieux film un peu pourri en noir et blanc, la Guerre des Mondes. Et je suis terrifiée par l’idée de fin du monde, par les géants, les choses trop grandes pour être vraies, par les choses tellement grandes qu’elles ne considèrent même pas l’humanité des êtres qu’elles détruisent.

Ding dong !

Mais serait-ce un transfert de trauma ?

Je ne le savais pas encore quand je me réveillais en pleurs pour courir chez ma mère parce que j’avais fait un cauchemar de « fin du monde ». J’ai mis tellement, tellement longtemps à m’en rendre compte. J’ai mis plus de trente ans.

Et même une fois qu’on apprend sur soi, qu’on connaît ce qui peut potentiellement nous nuire mentalement (que ce soit un dégoût de quelques minutes ou un truc qui va vous mettre à plat pour des semaines), il est compliqué de se protéger. Alors que c’est nécessaire, ne serait-ce que pour libérer ses pensées et faire des trucs sympas ou nécessaires genre : travailler, se faire à manger, rigoler, voir des gens, rester calme quand on parle, etc (J’ai mis « rester calme » parce que je sais par exemple que je suis extrêmement agressive sur les réseaux sociaux sans m’en rendre compte, et qu’il a fallu la patience monumentale de plusieurs amies pour le savoir et travailler dessus)

Mais revenons aux géants. A la trouille que j’ai eue devant Jurassic Park et surtout en allant visiter une expo avec le T-Rex grandeur réelle (j’avais plus de 17 ans). Celle devant le clip de Ewoks (haha, mais c’était à la même période que le viol ça). A mon refus total de lire la Guerre de Mondes jusqu’à me forcer, littéralement, à aller voir l’adaptation de Spielberg (film qui me met encore mal à l’aise). A la réaction, récemment, hyper violente à m’en rendre malade, devant l’Attaque des Titans.

Pourtant ce ne sont pas tous les films, ni tous les livres, ni toutes les séries. Non, juste certain·es, à certains moments, on ne sait pas, je ne sais pas comment ça marche.

Pourquoi j’arrive à aimer regarder une série comme Haunted Hill House mais que j’ai détesté la saison 2 de Stranger Things. Pourtant la métaphore du viol pédophile, du viol de l’intimité enfantine, est le même (bien qu’il soit beaucoup moins subtil dans ST)
Le cerveau est une machine très étrange et compliquée à cerner.

Quand il s’agit de traumatismes, c’est encore plus compliqué.

Et là nous parlons d’un traumatisme bien particulier, sur un événement particulier.
J’en ai eu un autre qui n’a rien à voir avec mon rapport à la fiction : le surlendemain d’une agression subie à 20 ans, une amie vient me chercher pour m’emmener à la Fac. On a un accrochage sur la route. Résultat : une bonne quinzaine d’année de phobie des voitures.

(Un cerveau c’est très con aussi)

On peut parler aussi des traumatismes « de groupe ». Je ne comprenais pas quand des amies racisées disaient qu’elles ne supportaient plus de voir des Noirs se faire agresser dans les séries. C’était à propos de la seconde saison d’Umbrella Academy. Moi je me disais « oui mais c’est l’époque, les années 60, ça correspond au truc », jusqu’à une scène où un perso gay se fait traiter de queer avec menaces de violences : « hit the queer! Hit the queer! » Pétard cette scène je ne peux pas y penser sans grincer des dents. Mais « c’est l’époque », n’est-ce pas ?

La question n’est donc pas de critiquer la qualité d’une œuvre. On ne parle pas ici d’artistes qui font la promotion de l’homophobie, du racisme ou de la pédocriminalité (pourtant il y en a)

Il s’agit simplement de laisser la possibilité aux personnes de se protéger.

Ces personnes ne sont pas des fragiles. Nous sommes des personnes qui avons un vécu traumatique, avec lequel nous vivons tous les jours, 24/7. Certain·es d’entre nous suivent des thérapies, d’autres sont sous médicaments (je fais les deux) Certain·es s’ajoutent la charge d’être militant·es, d’écouter d’autres personnes avec les mêmes vécus, de soutenir, de revendiquer. Certain·es sont encore dans le déni, ou dans le placard, ou essaie de faire bonne figure.

Alors si juste un temps on nous offre les outils pour décider d’affronter ces traumas, ou non, en une seule page dans un livre, sur un seul panneau avant une série ou un film : on va saisir cette opportunité.

Et pour un revenir aux victimes de viols et de viols pédophiles, nous ne sommes malheureusement pas une minorité des lecteurices et consommateurices de médias. Nous sommes 10% des gens que vous croisez, des enfants d’une classe, des personnes présentes dans un salon et qui vous demandent des dédicaces parce qu’ils adorent vos bouquins.

10%

Pensez-y la prochaine fois que vous rencontrerez vos lecteurs et lectrices et posez-vous la question : est-ce que je souhaite aider une personne à faire le choix de se protéger (ou non) en rajoutant une page (une seule page) à mon roman ?
Ou est-ce que je m’en fous ?

Auteur :

Autrice, relectrice, bêta-lectrice et créatrice d'ateliers d'écriture. Je travaille essentiellement sur l'écriture par rapport à la représentation des genres et l'inclusivité.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s