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FdL : Jonny Appleseed – Joshua Whitehead

Titre : Jonny Appleseed
Auteurice : Joshua Whitehead
Date : 2020
Editeur : Mémoire d’Encrier

Travailleur du cybersexe, Jonny doit rentrer à la réserve dans une semaine pour assister aux funérailles de son beau-père. Pendant ces sept jours, Jonny se raconte : enfance, amitié, amour, sexe, alcool, maquillage, musique, fantômes, espoirs. Le fil des liens familiaux se retisse avec sa mère, sa kokum, ses tantes et oncles. Surgit tout un monde de tendresse.

Mon avis
A la découverte de la littérature queer canadienne, ce livre m’a été conseillé par ma libraire préférée. Et pour une fois, la quatrième de couverture résume parfaitement l’histoire, visiblement fortement auto-biographique.
Joshua Whitehead décrit fort bien le monde âpre, emprunt de racisme et de fétichisme du cybersexe gay, et celui, tout aussi violent, d’une communauté de Peguis, où l’alcoolisme se cultive à la naissance, entre chômage et bébés placés dans des familles d’accueil de façon systématique.
Et pourtant quel amour, quelle tendresse gonfle dans ces pages, et même en écrivant ces lignes je pense à l’Homme que sa grand-mère maquillait, des repas faits de rien, de ce sens tellement éclatant de la famille, de la communauté, malgré tout.
Comme l’écrit l’auteurice dans sa postface, « les jeunes autochtones bispirituel·le·s (ou deux-esprits) et queers ne sont pas une chose du passé, […] nous ne sommes pas des interprétations ethnographiques ni des notions romantiques, mystiques ou chamaniques, […] nous existons dans le présent et dans l’avenir. »
Sublime.

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Après notre monde

On parle beaucoup du « monde d’après » en ce moment, pour des raisons évidentes, mais on en parlait déjà depuis quelques années, notamment dans le large monde de la science-fiction, entre menaces technologiques, écologiques et politiques.

Hier j’écoutais avec intérêt le podcast Plus que de la SF de Lloyd Chery, dédié à la série Mad Max. Deux éléments me marquent particulièrement sur ces analyses de films que j’adore, car il interrogent aussi mon engagement politique dans le monde de l’imaginaire francophone, et ma propre écriture, nourrie par ces films.
Bien entendu il y a l’imagerie homosexuelle qui recouvre entièrement les méchants de la série (sur les trois premiers épisodes, le quatrième étant plus dans une imagerie viriliste et terroriste à mon sens) Comment se réapproprier cela ? Le retourner ?
Et il y a l’empreinte machiste du monde post-apocalyptique (ce qui est relié à l’homophobie latente). Cela m’a fait sourire quand un des intervenants du podcast soulignait ce fait (en post-apo, ce sont les hommes, les vrais, qui dominent) alors que l’évolution même de la série de George Miller va à contresens de cela. On passe de femme sacrifiée (qui enclenche la folie de Max) dans le premier, à femme effacée mais survivante dans le second, puis femme leader dans le troisième, et enfin révolutionnaire et espoir dans le quatrième (et en plus elles sont nombreuses !).

Du coup comme d’habitude je questionne twitter à la recherche de post-apo non virilistes, voire féministes, voire queer, et comme Lloyd me retweete, je me retrouve avec masse de conseils de lectures et de visionnages en me réveillant ce matin.
S’il faut faire un peu le tri dans tous les genres mêlés du post-apo (dystopie, zombies, mécha, robots, sf, survie, etc), cela fait déjà une bonne base.

Mais aujourd’hui du coup, je vais vous faire un petit check-up de mes lectures et visionnages, celles que je n’ai pas réussi à sortir hier.

Rhizome

Rhizome

De Nadia Coste.
L’humanité a réussi à survivre à l’apocalypse en s’alliant avec une plante extra-terrestre. Mais une nouvelle menace surgit : et si cette plante voulait détruire ce qui reste de l’humanité ?

I Am Mother

I Am Mother

Sur Netflix.
Dans un abri, un robot élève une petite fille issue d’un banque d’embryons afin de repeupler le monde. Mais cette enfant se doit d’être parfaite, sinon…

Woman World

Woman World

De Aminder Dhaliwal.
Les hommes ont disparu ; une communauté de femmes cis et trans survit, visite des ruines et réfléchit à son organisation.

Moana

Moana

De Silène Edgar.
Moana vit sur une île anciennement tropicale, les régions tempérées étant depuis deux générations ensevelies sous la glace. Elle se révolte quand on lui impose un mariage à 12 ans pour repeupler la Terre, et qu’on demande à sa grand-mère de rejoindre un centre de « repos ».

Fortune Cookies.
De Silène Edgar.
Après la révolution, écrasée dans le sang, un réseau de résistants communique par des messages dans des gâteaux chinois.
L’héroïne navigue entre le présent et ce qui l’a fait passé de l’autre côté.

Hunger Games

Hunger Games

De Suzanne Collins.
Après une guerre civile noyée dans le sang, les Districts doivent envoyé deux adolescents une fois par an à la capitale pour un jeu à mort. Le vainqueur permettra à son district de ne pas mourir de faim pendant l’année qui suit.

20th Century Boys

20th Century Boys

L’Apocalypse est arrivée, les robots géants ont détruits le monde, le sauveur s’appelle Ami !
Mais est-ce vraiment le cas ? Retour en arrière, au Japon, dans les années 60.

The Wilking Dead

The Walking Dead

Après une épidémie zombies, un groupe d’hommes et de femmes cherchent à survivre ; au fur et à mesure du temps, les autres hommes deviennent bien plus dangereux que les zombies eux-mêmes .

Sauve qui peut

Sauve qui peut – Demain la Santé

Collectif.
Interrogeons nos relations à la santé, et donc à l’écologie, à la politique, à la communauté.
Comment survivre après ?
Quel sera le monde d’après ?
Futur souriant ou non ?
On va souffrir un max pendant longtemps, mais après, peut-être, ça ira mieux.

Mad Max Fury Road

Voilà j’ai fait le tour des lectures et visionnages dont je me souviens (donc récent·es)
Et je vais revoir Mad Max Fury Road aujourd’hui.

Et vous ?

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Lettre à Alice

Chère Alice,

Je ne lis pas habituellement de livres sur le militantisme lesbien. Cela part d’une espèce de gêne, ou d’un profond malentendu.

J’apparais comme femme, butch même depuis quelques années, avec mes cheveux très courts et mes manières de m’asseoir en prenant toute la place (c’est dû à la fois à mes 100kg bien tassés et à une déconstruction totale de mon éducation de fille, c’est tellement plus agréable de s’asseoir les jambes écartées) Du coup, dans les milieux militants LGBT, il arrive que des femmes flirtent avec moi, ou qu’un libraire bien attentionné souhaite me conseiller tel ou tel livre sur l’ « amour entre femmes » en me faisant un clin d’œil mignon mais à côté de la plaque.

Sauf que voilà, je ne suis ni une femme, ni intéressée par la romance ou le sexe (le flirt, ça dépend, ça me fait tellement rire si toutes les parties sont bien au courant qu’il n’y aura rien à la fin) C’est la découverte de Leslie Feinberg qui a mis plus ou moins un mot sur qui je suis. Une Stone Butch. Je dis aussi ace et non-binaire, dans mes propres définitions. Je ne suis pas très définitions et cases trop imperméables. Ça m’énerve toujours un peu quand on me reprend là-dessus d’ailleurs.

Mais donc voilà, ce malentendu fait que. Je ne comprends pas les lesbiennes et elles me font un peu peur aussi. C’est idiot, c’est subjectif, c’est comme ça. De fait je ne lis pas non plus beaucoup d’autres auteurs et autrices militants : je n’arrive pas à lire Preciado, j’ai du mal à finir Sam Bourcier (que pourtant j’adore), je ne comprends rien aux livres de Buthler (mais quelle classe en interview)

Et puis mon truc à moi, en fait, c’est l’imaginaire.

Quand je n’ai plus pu jouer au foot, la grande séparation filles/maison et garçon/dehors se faisant vers l’âge de huit ou neuf ans, j’ai bien dû trouver autre chose pour m’occuper. Seule, vu que mon frère jouait au foot en club. J’ai lu.

Beaucoup, tout le temps, sans jamais m’arrêter.

Il y a d’autres choses, bien entendu, qui ont amené ce goût pour l’imaginaire, pour les mots, les livres. Ces derniers ne sont pas dangereux, et quand ils ne vous plaisent pas, on peut les refermer. Alors que les hommes… Je me sens plus en sécurité devant un film d’horreur que seule avec un homme. Encore maintenant d’ailleurs, même si avec l’âge, le poids, l’indifférence, ça va mieux. Mais quand même.

Chère Alice, j’ai donc lu ton livre.

Enfin je suis en train, je ne l’ai pas tout à fait fini encore.

J’aimerai te remercier.

Chère Alice, il y a un an maintenant j’ai lancé, rejointe par quelques autres, une rencontre entre auteurices et lecteurices de l’imaginaire queer.

Je ne sais si tu peux imaginer la joie un peu idiote quand j’ai lu il y a des années le mini space opera de Kevin Saad, « Cosmoqueer ». Quel beau nom pour un récit très campy blindé d’extra-terrestres drag queen et de cyborg body buildés. Mes amies ont eu Willow, dans « Buffy », mes amis ont pu avoir leurs premiers émois avec Anne Rice ou « Final Fantasy ».

S’évader pour se trouver.

C’est ce que font énormément d’hommes que l’on salue aujourd’hui. Ceux qui se sont mariés à leurs bateaux, laissant femmes et enfants à terre pour se perdre dans les océans. Ceux qui vont à la recherche d’un animal légendaire au cœur de l’Himalaya, mais sont incapables de prononcer le mot homosexuel quand ils construisent un podcast estival sur Arthur Rimbaud. Ces hommes-là tu les connais aussi. On les acclame et tant mieux pour eux.

Nous aussi nous avons le droit de sortir des drames et des théories qui n’en finissent pas d’évoluer, pour nous évader. C’était le vœu de ce salon, quelque chose de bien inoffensif en somme, comme de jouer au foot en club, comme de se grimer d’une barbe au théâtre.

Nos corps queer sont politiques et j’utilise queer à escient. Ils sont multiples, différents, toujours trop féminins ou masculins, ou pas assez, jamais dans la norme voulue. Pour l’un tu es tellement masculine que tu es forcément un homme, mais un homme sans couille. Pour l’autre tu es trop féminine et c’est du gâchis si tu es une femme cis mais pas hétéro, un danger si tu es une femme trans. Rien ne leur conviendra jamais.

Gagner une coupe du monde de foot est une insulte.

Porter une barbe et débarquer dans n’importe quel colloque est une insulte.

Créer un salon de l’imaginaire est une insulte.

Merci Alice.

Tu as mis de bons mots sur une pensée qui ne cesse de se défendre alors qu’elle devrait juste être.

Des personnes, des hommes surtout, que nous pensions être des amis, eux aussi ayant passé leurs enfances et adolescences dans des vaisseaux spatiaux et se battant à l’épée, eux aussi ayant dû lutter pour faire accepter une culture considérée encore comme vide, enfantine, capitaliste, à quelques exceptions près, ces amis-là se sont retrouvé à critiquer, juger, menacer.

Ce n’est pas de l’indifférence ou de la colère que j’ai eu face à eux. Mais un profond sentiment de trahison.

Et pourtant nous étions là et nous le serons encore l’année prochaine, à construire, à révéler, parce que c’est bien de révélation dont on peut parler, l’imaginaire queer. Cet imaginaire qui ressemble aux autres tout en étant profondément, intrinsèquement différent.

Chère Alice, nous sommes à un âge, depuis quelques années maintenant, où le trans-humanisme et le cyber(punk) nous affolent et nous angoissent. Je n’ai jamais eu peur de ces deux thèmes, même quand je ne savais pas que des mots existaient pour définir ces concepts.

Quand ton propre corps ne correspond pas à la norme, il devient nécessaire, vital de vouloir le changer.

Quand ta propre réalité nie ton existence, il devient nécessaire, vitale de t’en construire une autre.

Personne dans la communauté queer et trans n’a été étonnée de la transidentité des sœurs Wachowski.

Quand l’imaginaire nous offre l’imagination, pourquoi rester sur des concepts hérités de Joseph Campbell, pourquoi rester sur le héros, figure mythique entre l’enfant incapable et le bon père de famille raisonnable et généreux ?

À partir du moment où elles ont appris à écrire, à lire, à parler, à jouer, à hurler, les femmes et les personnes non binaire et trans et queer, ont voulu se réapproprier ces figures, ces mots, ces règles grammaticales qui posent encore aujourd’hui le mur infranchissable du « masculin l’emporte sur le féminin » comme « le chevalier sauve la princesse ».

Chère Alice, nous étouffons.

Il y a un film particulièrement qui a enclenché, comme d’autres films, comme d’autres livres, certaines circonvolutions de mon cerveau de bébé queer. J’avais dix-sept ans et je découvrais Kate Winslet sur grand écran. Elle avait mon âge. Ce n’était pas dans « Titanic » mais dans un film réalisé par un homme alors peu connu en dehors des cercles très fermés du cinéma de genre néo-zélandais, Peter Jackson.

Dans « Créatures Célestes » (un titre qui va si bien avec nos corps car le Ciel est constitué de freaks) Kate partage l’écran avec Mélanie Linksey, actrice qu’on reverra plus tard dans « But I am a cheerleader » et quelques épisodes de « The L Word » Les deux lycéennes se trouvent, s’attirent, développent une « forte amitié », l’expression clé qui ne veut rien dire et sert de cache-sexe, littéralement, au lesbianisme. Le personnage de Mélanie étouffe donc dans une société uniformisée, et elle crée un monde parallèle, où les hommes, sous la figure d’Orson Welles, sont à la fois fiancés, pères et prédateurs.

L’étouffement et la peur de ces deux jeunes filles, je les ai, comme tant d’autres, vécues pendant si longtemps. Et comme ces deux jeunes filles, c’est par l’imagination que je respire.

On nous accuse de communautarisme.

Les mêmes personnes qui s’infligent des définitions ultra précises pour distinguer l’héroïc-fantasy de la high-fantasy de la dark-fantasy, et de centaines d’autres genres de niche, les mêmes qui se sont créé des clans, des groupes fermés sur internet où personne n’a le droit d’entrer sauf à présenter son diplôme de master ès science-fiction (et une paire de couilles aussi), ces mêmes nous reprochent de nous isoler. De mettre de la politique dans un genre qui en serait totalement dépourvus.

Et deux tweets plus loin ils dénonceront dans un même mouvement la « cancel culture » à coup d’Orwell. Auteur d’une littérature de Schrödinger, à la fois politique et non politique.

À se cramer les neurones pour tenter de les comprendre. Mais en a-t-on vraiment envie ?

J’ai presque pleuré en lisant les pages que tu écris sur la communauté, sur cette dénonciation par les dominants, à corps et à cris, de nos isolements volontaires. C’est exactement cela. Vous acceptez que nous soyons avec vous mais seulement sous la forme dont vous décidez ; si nous ne pouvons pas être avec vous parce que nos formes ne vous plaisent pas, nous n’avons pas la possibilité non plus de nous regrouper entre nous. Nous devons rester des âmes en peine jusqu’à rentrer dans le droit chemin. Vous souhaitez notre isolement, mais pas que nous nous reconnaissions entre nous.

Ils ne souhaitent pas que nous nous reconnaissions entre nous.

Alors que nous voyons tellement plus loin qu’eux. Nous n’avons pas été surpris de la transidentité des Sœurs Wachowski, comme tu n’as pas été étonnée du lesbianisme de Kristen Stewart.

Et nous devrions limiter et taire, surtout taire, nos super visions pour ne pas les froisser ?

Jamais.

Ou plutôt : plus jamais.

Chère Alice, si tu as un peu de place aux Out d’Or, j’ai plein de personnes à te présenter. Des autrices, des auteurs, des militants et militantes qui se servent de l’imaginaire pour exprimer leurs identités et reconstruire le monde autour de nous. Des artistes qui étouffent dans la paupérisation des écrivains et écrivaines, par le gatekeeping des maisons d’éditions, devant l’énième film de science-fiction produit par un harceleur notoire d’où nous serons encore absent·es.

Chère Alice, je pourrais te faire rencontrer Stéphanie Nicot, qui porte tellement de casquettes que je ne sais où elle trouve le temps de tout faire, Fédération LGBT, Imaginales, directrice de collection.

Te présenter Sabrina Calvo ou Luvan, qui tordent et retordent encore écriture, genres et genres dans leurs écrits, jusqu’à ce qu’il n’en reste que ces beaux corps qui ont laissé derrière eux le patriarcat et la binarité de notre société.

Te faire prendre un café avec des auteurices qui s’intéressent à la jeunesse, Noëlle Stevenson aux Etats-Unis ou Cordelia ici, parce qu’ielles savent à quel point les enfants, aussi, surtout, ont besoin de figures, de lesbiennes qui sauvent le monde.

Chère Alice, je te souhaite tout le courage du monde et tu n’en manques pas.

Chère Alice je te remercie encore pour ton livre, qui m’aura au moins permis d’écrire cette lettre, et de mettre des mots sur ce qui me construit depuis des années.

Queerement,

C. M. Deiana.