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FdL : Felix Ever After – Kacen Callender

Felix Ever After – Kacen Callender

Felix Ever after est un roman young adult paru en 2021 chez Slalom Editions. Son autaire, Kacen Callender, a publié plusieurs romans jeunesse et young adult, dont plusieurs ont gagné des prix spécialisés, notamment le Prix Stonewall en Littérature Jeunesse et le Lambda Literary Awards en Littérature LGBTQ+ Jeunesse pour Hurricane Child. Felix Ever After est pour l’instant son seul livre sorti en France.

Felix est un lycéen noir trans qui suit des cours spécialisés en art et rêve de décrocher une bourse dans la célèbre université Brown, à New York. Pourtant il passe le plus clair de son temps à traîner avec Ezra, à fumer des pétards et à éviter de rentrer chez son père.

Un événement violent va mettre à jour ses inquiétudes : quelqu’un a piraté son compte instagram et fait une exposition de ses photos pré-transition. Bien que certain de son identité, Felix bascule, entre sentiment d’abandon, syndrome de l’imposteur, et aussi la paranoïa constante envers ses camarades de classe. Au milieu de tout ça : l’amour, peut-être.

Lu en une nuit.

Je pourrai arrêter la chronique ici : lu en une nuit. Car en dire plus pourrait amoindrir l’impact que peut avoir ce livre sur ses lecteurices, et notamment, principalement, sur ses lecteurs trans, non-binaire et demiboy.

Regardons d’abord les thématiques qui traversent Felix Ever After.

Le jeune héros subit un fort sentiment d’abandon. Il vit seul avec son père, et les deux hommes ne se comprennent pas, ou plutôt, ils ne se comprennent pas tout à fait, ce qui est peut-être pire, car leur relation reste constamment dans le flou, comme ‘ils étaient tous les deux sur deux lignes parallèles, très porches, mais indéniablement éloignées. La mère n’est plus là, elle est partie depuis longtemps.

Felix cherche alors l’assentiment chez tous, et surtout chez ceux et celles qui ne veulent pas le lui donner. Et du rejet nait la solitude, et un mur tellement épais qu’il faudra de nombreux allers et retours avant de pouvoir le détruire de l’intérieur.

Felix Ever After parle aussi d’art, et c’est par l’art que Felix va pouvoir se libérer. Ici le milieu social dans lequel évolue Felix n’est pas qu’un décor. La photo, pour la peinture, prendre un cliché en quelques secondes et se forcer à rester des heures devant une toile, forment une évolution dans le parcours d’émancipation de Felix. Et même si la fin du roman suit la ligne optimiste d’un roman young adult, elle est logique, libératrice pour le héros et pour le lecteur.

Comme annoncé dès le pitch, Felix Ever After est une histoire d’amour, et qui arrive même à utiliser le très honni « triangle amoureux ». C’est sans doute l’aspect le moins original du roman, cependant Kacen Callender l’utilise avec assez de maestria et en dénonçant ses côtés toxiques pour que cela passe tout seul.

Venons-en à l’écriture donc, à Kacen Callender. Felix Ever After n’est pas un roman young adult comme les autres. Ou plutôt, il n’est pas comme les romans contemporains young adult mettant en scène un personnage LGBTQI+ et/ou racisé. Parce qu’il ne s’adresse pas au lectorat dans son ensemble, au lectorat cis. Il n’y a dans Felix Ever After aucune volonté de pédagogie envers les personnes non concernées. La réflexion identitaire de Felix, qui est bien là, bien présente, s’adresse directement aux garçons trans et personnes non-binaires. Ce livre est fait pour eux.

Littéralement.

Je l’ai lu en une nuit, et je pense que cela veut tout dire.

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FdL : Dark Run – Mike Brooks

Dark Run est le premier volet d’une trilogie de space opera écrite par Mike Brooks, auteur de la franchise Warhammer, militant queer et punk. Ce premier volume est paru chez Fleuve Editions en 2019 et Pocket Imaginaire en 2021. Le second volet, Dark Sky, est disponible chez Fleuve Editions depuis 2020.

Voici la quatrième de couverture de Dark Run :

Ichabod Drift est le capitaine beau-parleur et charmeur de la Keiko et de son équipage de mercenaires. Tous sont les meilleurs dans leur domaine : Jia la pilote et son frère Kuai, mécanicien, la jeune hackeuse Jenna, l’ancien chef de gang maori Apirana ou encore la redoutable et énigmatique tueuse Rourke. À bord du vaisseau, une seule règle : pas de question sur le passé. Mais le passé justement se rappelle au bon souvenir du capitaine sous les traits d’un ancien commanditaire qui le kidnappe. Drift doit transporter illégalement un colis dans l’espace terrien et se voit obligé de mentir à son équipage. Quand la confiance se brise, le sang commence à couler…

Je tiens à remercier Pocket Imaginaire pour m’avoir fait découvrir cet auteur, qui serait sans doute passé inaperçu au milieu des livres de sfff queer que je lis. Car en effet Dark Run n’a pas de représentation LGBTQI+ affirmée (même si j’ai des doutes sur un personnage possiblement pan)

Du coup : très bonne surprise.

Dans la lignée directe de Firefly, Dark Run nous emporte dans le sillage d’un groupe de pirates aux passés troubles. Dans l’équipage du Keiko, on ne pose pas de questions sur le passé des uns et des autres. Et chacun est hyper spécialisé dans son travail : il y a les gros bras et les tueurs (Rourke, Micah et Apirana), le mécano (Kuai) et la pilote tête brûlée (Jia), la hackeuse (Jenna) et le capitaine (Ichabod)

C’est son point de vue qui est adopté pendant la grosse majorité de livre, à quelques exceptions près où l’on suit Jenna et Rourke. Le pire pouvait être attendu de la part d’un personnage de type « mâle alpha », têtu et très sûr de ses capacités, quelles qu’elles soient. Mais s’il aurait pu être détestable sous la plume d’un auteur cishet lambda, Mike Brooks lui offre une épaisseur plus nuancée. Ichabod est blindé de doutes, respecte ses coéquipiers, et a peur de certain·es, regrette beaucoup quand il fait une connerie, et ainsi de suite, tout en restant un anti-héros. Comme quoi, ami auteur, vous n’êtes pas obligés d’écrire des connards !

Les autres personnages sont à l’avenant, avec chacun·e son identité propre, et une belle diversité. Si Ichabod est d’origine espagnole, Tamara Rourke est noire (on n’en sait pas plus), Micah néerlandais, Kuai et Jia chinois, et Apinara maori. D’ailleurs Mike Brooks prend bien le temps d’expliquer, en post face, que le personnage comporte peut-être des approximations et des défauts par rapport à son identité maori, et les lecteurices concerné·es sont invité·es à le corriger si c’est le cas, malgré ses recherches effectuées. Je pense qu’il s’agit d’un positionnement extrêmement sain et honnête.

Je reste un peu dubitative sur le méchant de l’histoire, qui se fait littéralement volé la vedette par un de ses sbires, ce qui est bien dommage. Ceci dit, le sbire en question, vu son charisme et la façon dont il est mis en scène, a de fortes chances de revenir dans la suite de la trilogie.

Concernant l’intrigue, elle se délie avec facilité, entre visites dans des cités bigarrées et courses poursuites dans l’espace. On sent une légère rupture de ton vers la fin du livre, qui part un peu dans tous les sens avant de se reprendre, mais rien qui puisse nuire de façon prolongée au plaisir de lecture.

Le monde en lui-même est décrit de façon efficace, les enjeux politiques sont clairs et les différentes organisations présentées simplement, sans que l’on s’embarrasse de trop de détails politico-géographiques qui auraient sans doute nuit à la fluidité de l’ensemble. Même chose pour les détails techniques des vaisseaux, des armes, et des éléments transhumanistes (certains personnages sont modifiés par la technologie) qui sont compréhensibles facilement pour peu que l’on soit un·e lecteurice régulier·ère de science-fiction, sans être un fan de hard SF.

En résumé Dark Run a été une lecture très agréable, qui permet un attachement rapide et fort aux personnages. Ceux-ci ne sont jamais caricaturaux, les femmes ne sont pas traitées comme des objets de décoration, et l’intrigue avance à toute allure. De plus je vous mets au défi de ne pas tomber un peu en amour avec Tamara Rourke.

Représentations :
Personnages principaux et secondaires racisés

TW :
Violence
Morts brutales

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FdL : Coyote – Ranmaru Zariya

Coyote Tome 3 – Zariya Ranmaru

Coyote est une série de Ranmaru Zariya, publiée depuis 2016 au Japon et encore en cours. Trois volumes sont sortis en France, aux éditions Boy’s Love, Hana Collection. Ranmaru Zariya est connue pour ses récits érotiques et récompensée en 2017 au Chil Chil BL Awards. En France on peut retrouver ses œuvres chez Taifu Comics en plus de Boy’s Love.

Dans une ville contemporaine européenne, Lili et Marlène se sont rencontrés dans un bar où Marlène est pianiste. L’attirance entre les deux hommes est là mais Lili hésite. Lili est un loup-garou, une population qui vit en marge des humains, fortement discriminée. Mais Lili et Marlène finissent par coucher ensemble et cela pourrait s’en finir là sauf que… La meute de Lili/Coyote est menacée par une famille de chasseurs de loups garous dont l’unique héritier est Marlène/Joshua.

Les thématiques de la série ne sont pas révolutionnaires : nous sommes sur un très classique scénario à la Roméo et Juliette (mais où les personnages sont majeurs !) La haine entre les loups garous et la mafia qui veut les détruire se fonde sur des années de tension et de violence. Surtout quand se rend compte que tout n’est pas tout noir ou tout blanc, pour le meilleur et pour le pire. Ainsi l’histoire se complexifie au fur et à mesure des volumes, nous laissant sur un joli cliffhanger à la fin du tome trois.

L’équilibre entre l’histoire de fond, la romance et les scènes de sexe est plutôt bien géré. La mangaka a un réel talent pour que la succession de scènes se fasse sans coupure violente qui pourrait sortir le public de sa lecture. Cela est sans doute dû à une focalisation adroite sur les relations entre les personnages, qui sont tous bien caractérisés, malgré leurs nombres. Un défaut que l’on peut avoir dans les mangas boy’s love étant une séparation entre le couple (ou le trouple dans certains cas) de la romance et les personnages secondaires qui deviennent un pur décor. Ici le passé des héros se devine et se dévoile non pas à travers la romance mais par l’histoire de fond.

En conséquence la relation entre Lili/Coyote et Marlène/Joshua apparaît comme une bulle protectrice qui va souffrir de la violence et de la complexité de la réalité.

Voilà pour les thématiques et la narration : romance interdite, guerre entre de clans, loups-garous, focale mouvante société/clan/intime. En se limitant à cette courte présentation, Coyote serait déjà une bonne série.

Mais il faut compter également avec le dessin et la mise en page de Ranmaru Zariya.

Les décors sont très soignés et dessinés ; ici, pas d’utilisation de photographie (ce qui réussit bien à certains titres, mais qui n’aurait pas sa place ici) L’atmosphère européenne faite de bâtiments immenses et de bars en sous-sols est vraiment réussie. On se croirait dans une ville d’Europe de l’Est, Vienne peut-être. L’aura des années vingt et trente, déjà soulignée par l’emploi des pseudos Lili Marlène par les deux héros, donne à l’histoire un aspect extrêmement mélancolique.

Les  personnages en eux-mêmes ont des visages très différents les uns des autres, tout en gardant un style reconnaissable : on arrive à différencier les personnages entre eux, ce qui n’est pas le cas malheureusement de beaucoup de mangas. Les visages sont très expressifs, particulièrement pour Joshua et Coyote. On ressent leur tristesse, mais aussi leurs hésitations et, bien entendu, leurs excitations.

Les scènes érotiques en elles-mêmes sont tout aussi réussi que le reste, extrêmement fortes et avec ce qu’il faut de violence sans être dans des tropes complètement dégueulasses. Bref : c’est chaud ! (De plus l’autrice glisse quelques mini story en fin de volumes, indépendantes de l’histoire, ça fait toujours plaisir)

En résumé, Coyote est un titre qui se place sur le haut du panier des mangas boy’s love érotique et fantastiques. Et il s’agit sans doute d’un des meilleurs traitements du mythe du loup garou que j’ai pu lire depuis très, très longtemps.

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FdL : Dans le sens du vent – Aki Irie

Dans le sens du vent – Aki Irie

Dans le sens du vent est un seinen manga de Aki Irie, publié chez Soleil Manga depuis 2020. Cinq volumes sont parus en France et au Japon ; la série est encore en cours.

Kei Miyama, adolescent franco-japonais, vit chez son grand-père Jacques en Islande. Pour gagner de l’argent, il se fait détective. C’est grâce à un pouvoir étrange qu’il mène ses enquêtes : en effet Kei sait « parler » aux objets électroniques, et notamment aux voitures. Ce pouvoir est héréditaire et tous les hommes de sa famille en sont pourvus, mais sous des formes différentes.

Un jour Kei croise un détective japonais qui le prévient : son petit-frère, disparu du Japon, est soupçonné du meurtre de son oncle et de sa tante.

A partir de là, l’autrice pourrait construire une courte-poursuite tout en exploitant les pouvoirs de son héros comme dans n’importe quelle autre série policière fantastique. Sauf que Dans le sens du vent se déroule en Islande : longueur des routes, absence de végétation, terres volcaniques, solitude. Kei vit dans sa voiture, abri de survie totale. Il parcourt de très longues distances, en silence, écoutant les pensées de sa voiture, ou accompagné de quelques connaissances : de temps en temps ses clients, mais aussi son grand-père, la petite-amie de celui-ci, Kiyoshi, son ami d’enfance, ou la belle Lilja.

Car ce n’est pas l’enquête qui intéresse ici Aki Irie, mais la solitude profonde de ses personnages. Dans un paysage aussi gigantesque et inhumain que celui de l’Islande, les relations humaines n’en deviennent que plus importantes. La mangaka arrive merveilleusement bien à lier ces paysages magnifiques (dessinés de quelques traits d’encre fins) au moelleux chaleureux des intérieurs. On se prend à vouloir faire des heures et des heures de route en compagnie de Kei, à boire du café noir et grignoter de la viande salée.

Cette chaleur se retrouve dans le dessin des personnages, plus grands que nature, des silhouettes se dépliant par-dessus les cases des pages du manga, beaux, et très peu sexualisés. La mangaka traite à la fois une intimité nordique très différente de la pudeur japonaise, et peut-être aussi le point de vue quasi- « innocent » de Kei (que je pense être sur le spectre asexuel, ou grey-ace) Du coup cette liberté à la fois sensuelle et détachée se retrouve également dans les relations entre les personnages. Outre le désintérêt de Kei, son grand-père est dans une relation saine avec une femme mûre plus jeune, le petit-frère est plus sur une orientation pan, et quelques personnages queer apparaissent ici et là. Le début de carrière de Aki Iria comme autrice de doujinshi explique sans doute tout cela : le détail sur les corps et leurs relations à l’espace, et l’aspect très décoincé des relations sentimentales et sexuelles.

La série possède aussi quelques traits d’humour très bien placés, qui désamorcent des passages qui pourraient être trop sérieux, même si on sent que l’histoire avance vers des révélations tragiques au fur et à mesure que le frère de Kei se dévoile, révélant aussi le passé du héros. Pourquoi son frère vivait avec son oncle et sa tante ? Pourquoi Kei se retrouve-t-il en Islande à 17 ans ? Où sont leurs parents ?

Et puis elle donne vraiment envie d’aller faire un tour en Islande, l’autrice ne se privant pas de faire jouer Kei au guide touristique.

Vraiment j’attends la suite avec impatience.

A noter que l’édition française est magnifique : format seinen qui permet de profiter des planches de paysages, jaquette en papier gaufré mettant en valeur les aquarelle de l’artiste.

Fiche technique
Titre : Dans le sens du Vent / Hokuhokusei ni Kumo to Ike
Autrice : Aki Irie
Editeur : Soleil
Nombre de volumes : 5 (en cours)

Représentation
Personnage demi-ace (?)
Personnage pan

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FdL : Du Roi de je serai l’assassin – Jean-Laurent del Soccorro

Du Roi je serai l’assassin – Jean-Laurent del Socorro

Titre : Du Roi je serai l’assassin
Auteur : Jean-Laurent del Soccorro
Date : 2021
Editeur : ActuSF

Résumé
Espagne, Andalousie, XVI e siècle. La Reconquista est terminée. Charles Quint règne sur une Espagne réunifiée et catholique. Sinan est un enfant qui vit avec sa soeur jumelle, Rufaida à Grenade. Musulmans convertis par nécessité à la religion catholique, sa famille les envoi à Montpellier pour échapper à une Inquisition toujours plus féroce. Là bas ils tomberont dans une France embrasée par les guerres de religion…

Mélangeant récit historique et fantasy, Jean-Laurent Del Socorro nous offre une nouvelle fois un grand roman, dans le sillage de Royaume de Vent et de colères avec l’un de ses personnages dans le rôle clef.

Mon avis
Comment se construit l’Histoire ?
Par des traités et des grandes dates ? Par des cartes sur lesquelles on (un « on » immatériel et symbolique) décide des frontières, des guerres et des pouvoirs ? Par les décisions de puissants qui jouent avec les peuples comme avec des soldats de plomb ?
Non, l’Histoire se construit dans la cour d’une maison de Grenade, dans le secret d’une famille musulmane caché derrière la conversion au catholicisme, dans l’amour fou entre un frère et ses deux sœurs, dans les violences paternelles, dans un amour inavoué également. Dans une colère longuement, intimement mûrie.
Jean-Laurent Del Soccorro tisse un Histoire que nous connaissons, celle des Guerres de Religions, en nous faisant passer derrière l’ouvrage, à détailler les multiples fils qui constituent une histoire (pas l’Histoire, car celle qu’il conte est en partie fictive et nourrie de magie)
Des enfants élevés sous de multiples identités, outils politiques de leur père ; des étudiants protestants prêts à tout ; des femmes reléguées au second plan et qui nourrissent leurs ambitions à l’aune du mépris dans lequel la société les laisse ; un homme enfin, quel que soit le prénom qu’il prenne, qui sera toute sa vie sur le fil, entre colère et amour, entre destruction et soin.
Un grand roman, véritablement, de fantasy historique, débarrassé des oripeaux du sexisme et de la virilité à outrance qu’on s’attendrait encore, malheureusement, à trouver dans le genre.
Grâce à Solas. A Rufaida. A Peter. Et à la magique Sahar.

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FdL – Les Nouvelles Vagues – Arnaud Cathrine

Les Nouvelles Vagues de Arnaud Cathrine

Titre : Les Nouvelles Vagues
Auteur : Arnaud Cathrine
Date : 2021
Editeur : Robert Laffont

Résumé
Les Nouvelles Vagues, c’est Vince, Micha, Marilyn et Octave.
Les Nouvelles Vagues, c’est le portrait d’une génération qui invente sa façon d’aimer et d’être soi.

Moi, je veux flamber.
Sinon on n’est pas vivant.
Je veux me jeter sur tout ce qui est inflammable.
Même si j’ai peur.
La vie me fait peur.
Les garçons me font peur.
Les filles me font peur.
Mais je veux cramer.
Ce sera bref, et qu’est-ce qu’on s’en fout :
pourquoi une histoire courte ne serait-elle pas une histoire tout court ?

Mon avis
Séduite par une publication des Mots à la Bouche (Librairie parisienne queer qu’il ne faut pas suivre sur instagram si vous tenez à votre compte en banque…), je me suis procuré Les Nouvelles Vagues sans savoir de quoi cela parlait, et sans savoir qu’il s’agissait d’une suite (mais inutile d’avoir lu le premier pour comprendre celui-ci).
Commencé vers 16h, fini quatre heures plus tard, autant dire que je l’ai dévoré, littéralement.
L’écriture de l’auteur est directe, fluide, très proche de ses deux personnages. La familiarité des mots de Vince et Marilyn est bienvenue dans un paysage young adult qui avait jusque-là tendance à être plutôt prude (mais ça change !)
J’ai beaucoup apprécié le personnage de Micha, mec trans qui a déjà l’avantage d’exister, simplement, en fiction (c’est extrêmement rare) et de battre à plate couture la tendance actuelle de représenter une minorité super intégrée à la société et à sa communauté. Nope, Micha a peu de relations cis, sociabilise essentiellement avec d’autres personnes trans masc et c’est sans doute le truc le plus réaliste du bouquin, qui l’est pourtant déjà bien.
J’aime également la tendance actuelle de décrire des fratries soudées, et la relation de Marilyn avec son petit frère m’a énormément touchée.
Je vais de ce pas aller lire le premier roman que j’avais donc loupé…

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SP – Musique – Collectif

Couverture de l’anthologie Musique – Illustration de Aki

Titre : Musique
Date de sortie : été 2021
Editeur : YBY

Résumé
Installez-vous, la représentation va commencer ! Les neuf compositeur‧rice‧s que vous venez écouter vous proposent chacun‧e leur courant artistique : au programme, des mélodies qui se teintent d’angoisse, de drame et d’humour. Sur une sérénade ou un air de pop rock, accompagnez nos héros·ïnes dans leurs quêtes fantastiques ! Déjà, les lumières s’éteignent et les premières notes s’élèvent. Prêt·e·s pour un voyage acoustique hors du commun ?

Sommaire
Neuf heures de l’après-midi – écrit par Ana Zaharova et illustré par Lilliam Thomdet
Du ventre au poumon – écrit par Naël Legrand et illustré par Feilyn
Les Orfèvres des sons – écrit par Thomas Di Franco et illustré par Lemonjuiceday
La Musique des sphères – écrit par Ysael et illustré par Chimikii
Le Duc de la Papatte Pelucheuse – écrit par Anne-Laure Guillaumat et illustré par DICEShimi
Dô-Kamissa – écrit par Tino H. Charroux et illustré par Ash-Coloured
Vivre sans moi – écrit par Karine Rennberg et illustré par Caal
Gravité zéro – écrit par Lux et illustré par Lilblueorchid
L’Astre de la cité en larmes – écrit par Weggen et illustré par Mathilde Périé

Mon avis
J’ai reçu l’anthologie Musique, à paraître cet été, grâce aux éditions YBY. J’avais déjà lu quelques novellas de cette maison dans le cadre de FantastiQueer, et je suis leurs publications (et leurs appels à texte) avec beaucoup d’intérêt. La seule consigne pour ce service presse était de lire les textes puis d’en faire ce que je voulais, c’est à dire que je n’étais pas obligée d’en faire une chronique ou même d’en dire du bien ^^
Le recueil contient deux nouvelles de littérature générale, et sept textes touchant aux genres de l’imaginaire. On y retrouve des représentations queer extrêmement variées : personnages gays, lesbiens, pan, en situation de handicap, asexuel, trans, non-binaire, racisés, etc. C’est littéralement un concentré de tout ce que je souhaite lire et de tout ce que je lis depuis maintenant quelques années. Et quel plaisir !
Mais allons au-delà pour nous intéresser aux textes. Deux m’ont laissé assez indifférent, sans que je boude mon plaisir à les lire.
Pour certains, comme Les Orfèvres des sons, très joli conte de Thomas Di Franco, ou le sublime Dô-Kamissa, de Tino H. Charroux, j’aurai aimé un roman, un développement profond, plein de douceur et de cruauté pour le premier, empli de révolte et de justice uchronique pour l’autre.
Mais j’avoue que mon cœur de cinéphile a eu un énorme coup de cœur pour la nouvelle de Weggen, L’Astre de la cité en larmes, qui clôt cette anthologie de très, très haute tenue ; quelque part entre Dark City et les films noirs des années quarante, quand deux âmes aussi dissemblables que possible unissent leurs solitudes. Une magnifique réussite.

Si cette anthologie vous intéresse, et j’espère vraiment vous avoir donner goût à y aller, elle fait partie des préventes d’été de YBY sur ulule !!!!

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FdL – Blue Flag – Kaito

Couverture du toma 8 de Blue Flag, de Kaito
Blue Flag, de Kaito

Titre : Blue Flag
Auteur : KAITO
Date : 2019-2021 (série achevée – 7 tomes)
Editeur : Kurokawa

Résumé
Au printemps de leur année de Terminale, trois élèves se retrouvent à un carrefour de leur vie.
Taichi est dans la même classe que Tôma, un ami d’enfance à qui tout réussit et que Futaba, une fille qu’il a du mal à supporter. Un jour, Futaba se confie à lui et lui avoue qu’elle est amoureuse de Tôma.

Mon avis

Le pitch du premier volume ne saurait rendre justice à cette mini-série (7 volumes) du mangaka Kaito, parue sur la plateforme numérique du Shônen Jump (magazine plutôt destiné aux garçons).

Là où l’on aurait pu s’attendre à un triangle amoureux (ou carré avec l’apparition d’un quatrième personnage) avec les deux garçons, Taichi et Tôma, amoureux de la même fille, Futaba, suivi du schéma deux filles et deux garçons, Kaito introduit deux hypothèses peu utilisées habituellement dans ce genre de manga.

Tout d’abord Blue Flag réfléchit et fait réfléchir sur la notion d’amitié. Qu’est-ce que c’est ? Est-ce proche ou éloigné de l’amour ? Quelle est la différence entre les deux ? L’amitié fille-garçon est-elle possible ? Et qui a décidé qu’elle ne l’était pas ?

Ces réflexions se font par le dialogue, car, originalité encore de Blue Flag, les personnages communiquent entre eux. Cela n’évite pas les incompréhensions, les frustrations et les erreurs, mais il est agréable d’avoir entre les mains une histoire où les personnages ne se contentent pas de se regarder de loin sans parler.

Là où ces dialogues pourraient se transformer en discours militant prémâché, l’auteur les laisse avec leurs hésitations, frustrations, colères, défauts. Ils font avancer la réflexion du lecteur et des personnages, mais sans forcément y apporter de solution toute prête.

Deuxième hypothèse amenée par Blue Flag : les relations ne sont pas forcément hétéronormées.

Il ne s’agit pas là uniquement de l’amour que Tôma ressent pour Taichi, ou celui de Masumi pour Futaba, mais de multiples autres choses aussi : l’envie d’être un garçon quand on est une fille, ou le rejet de relations sexuelles avec des garçons quand on se contente très bien de leur amitié.

C’est léger certes, et si l’on peut considérer par exemple le personnage de la tsundere est asexuel (ce qui est encore plus étonnant que tout le reste au vue des schémas habituels du shônen), ce n’est pas forcément le cas. Car aucun des personnages ne correspond forcément à une étiquette rigide (sauf Tôma et dans une moindre mesure Futaba)

J’ai particulièrement apprécié ce flou volontaire, parce qu’il rappelle à quel point ces jeunes gens ont leur âge, entre 16 et 18 ans. Et que, au contraire de ce que veulent nous faire croire l’immense majorité des mangas (et une bonne partie de la littérature jeunesse), à cet âge-là, on n’est sûr de rien, à quelques exceptions près.

A ces schémas sur l’amitié et le dépassement de l’hétéronormativité, l’auteur rajoute le reste de la vie lycéenne : les examens, la fête du sport, la fête de l’école (il manque juste le voyage scolaire), mais aussi les soucis familiaux. Ils sont très appuyés pour Tôma, un peu pour Futaba (son caractère très effacé et maladroit expliqué par une fratrie plus âgées et envahissante)

L’avenir, quand on est en Terminale, c’est aussi choisir si on continue ses études ou pas, l’université à choisir, quel diplôme professionnel, le départ imminent de la maison familiale, pour partir des fois très loin. C’est d’ailleurs le sens de la décision de Taichi : [spoilers] pourquoi devrait-il choisir, là maintenant, entre ses deux amis, et se laisser déborder par une crise identitaire violente, alors qu’il y a des choses bien plus urgentes comme quoi faire de sa vie ? [/spoilers]

A 17 ans, rien n’est fixé dans le marbre et tout est donc très important.
Mais à 20, 23, 25, quand les personnages se retournent sur ces années-là, ils se rendent compte à quel point cette importance, qui a fait basculer leur vie, n’était qu’une étape au milieu de multiples autres.

La vie ne se fini pas à la remise des diplômes du lycée.

C’est terrifiant, mais je pense que pour le lecteur ou la lectrice, c’est également un immense espoir.
Tout ne commence pas et ne finit pas à 17 ans.

Dernière note sur la narration : on suit essentiellement Taichi dans cette série, et la narration hésitante, mais aussi finalement plus portée sur ses relations aux autres et non sur les sentiments amoureux, suit le développement du personnage. Pareil pour Futaba : narration encore plus hésitante, faite d’éclats de panique et de sauts en avant, qui souligne le courage de la jeune fille. Et pour Tôma, très peu de parole finalement, un mur avec des gros plan fixes sur son visage, pour parvenir à des scènes littéralement de son point de vue, qui révèlent sans rien dire. Un coup de maître.

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FdL : La Gentrification des esprits – Sarah Schulman

La Gentrification des Esprits de Sarah Shulman

Titre : La Gentrification des Esprits – Témoin d’un imaginaire perdu
Autrice : Sarah Schulman
Date : 2018
Editeur : Editions B42

Résumé
La Gentrification des esprits est un retour captivant sur la crise du sida et l’activisme d’ACT UP dans le New York des années 1980 et 1990. Sarah Schulman, elle-même new-yorkaise et militante de la cause LGBT, se souvient de la disparition du centre-ville, pratiquement du jour au lendemain, de la culture rebelle queer, des loyers à bas coût et du prolifique mouvement artistique qui se développait au coeur de Manhattan, remplacés par des porte-parole gays conservateurs, ainsi que par le consumérisme de masse. Elle décrit avec précision et engagement le « remplacement d’une communauté par une autre » et le processus de gentrification qui toucha ces quartiers concomitamment à la crise du sida. Sarah Schulman fait revivre pour nous le Lower East Side qu’elle a connu. Elle ravive autant le souvenir de ses ami•e•s de l’avant-garde queer que celui de l’ombre inquiétante des premières années de la crise du sida, telles que vécues par une militante. Les souvenirs personnels s’entremêlent à une analyse percutante des deux phénomènes, et du poids invisible qu’ils font aujourd’hui peser sur la société américaine. L’auteure rend compte de son expérience en tant que témoin de la « perte de l’imagination » de toute une génération, et des conséquences entraînées par cette perte.

Mon avis
Comment construire une identité, une culture, un engagement politique, quand toute une génération d’artistes a disparu, balayée du monde par le SIDA et l’irresponsabilité criminelle des Etats ? Comment construire une identité, une culture, un engagement politique, quand cette disparition a accéléré la gentrification des espaces, détruisant des communautés, rendant inaccessible les espaces à de nouvelles générations ?
Comment de cette disparition la conformité (mariage, carrière professionnelle, parentalité) est devenue un but rassurant, qui efface d’autant plus toute revendication et invention artistique et politique ?
Comment cette conformité fonde un nouveau classisme, le dédain, le racisme, l’invisibilisation totale des minorités de tout espace, notamment artistique et littéraire ? Invisibilisation dans les soutiens médiatiques, les prix, les maisons d’éditions, les classes d’écriture créative, l’éducation, le statut social, une vie sans survie.
Sarah Schulman, en deux parties « Comprendre le passé » et « Les conséquences de la perte » analyse, dans une narration très accessible, les ramifications et conséquences tues de l’épidémie du SIDA aux Etats-Unis, et notamment à New-York. Elle y raconte Act-UP, la censure canadienne, l’accès à l’université des minorités, l’aveuglement des oppresseurs qui pensent toujours et encore que « l’égalité est là » et « tout le monde a les mêmes chances »
Cet ouvrage peut être rapproché de la situation artistique en France et des colères haïes par les dominants et le monde artistique des mouvements queer. Il est pour moi indispensable pour les auteurices et artistes queer, mais aussi pour toutes les personnes cis (et blanches) qui naviguent dans les milieux artistiques et littéraires.
Par deux fois (au moins) la communauté LGBTQI+ a été effacée de l’Histoire. D’abord par les autodafés nazis en 1933, qui ont détruits toutes les archives de l’Institut de sexologie de Berlin fondé par Magnus Hirschfeld. Puis par l’épidémie de SIDA.
Chaque effacement permet aux classes dominantes cis hétéro de déclarer le mouvement LGBT comme « jeune », « nouveau », « débarqué depuis deux ans », sans histoire, et donc sans légitimité.
Il tient à nous de répliquer.

Publié dans Non classé

FdL : Anergique – Célia Flaux

Anergique de Célia Flaux

Titre : Anergique
Autrice : Célia Flaux
Date : 2021
Editeur : Actu SF – collection Naos

Résumé
Angleterre XIXe siècle. Lady Liliana Mayfair est une garde royale, mais aussi une lyne capable de manipuler la magie. Elle et son compagnon Clement partent en Inde sur les traces d’une violeuse d’énergie. Leur unique piste : Amiya, la seule victime à avoir survécu à la tueuse.

De Surat à Londres, la traque commence. Mais qui sont véritablement les proies ?

Mon avis
J’ai ouvert ce roman avec une curiosité mêlée d’appréhension : le steampunk victorien n’est pas forcément ma tasse de thé, l’orientalisme peut souvent tomber dans des tropes racistes, et puis le thème me touchait particulièrement, puisqu’on parle ici de viols.
L’écriture subtile de Célia Flaux contourne les difficultés et les pièges de ses thèmes avec une grande habileté. Le personnage de Amiya est particulièrement bien brossé et permet une dénonciation de la colonisation britannique, sans faire du roman un essai historique. Le steampunk est limité à quelques images et c’est surtout dans une société magique que nous sommes emportés.
La magie d’ailleurs qui n’est pas juste une source esthétique de pouvoirs mais régit entièrement une société, rajoutant aux oppressions racistes et misogynes (sans les omettre) celle des lynes sur les denas. Cette nouvelle catégorisation sociale et politique permet également un aperçu d’un monde où les relations ne sont plus strictement régies par l’hétérosexualité et par le supériorité des hommes sur les femmes (mais y’a des restes). Je dois dire que je regrette un peu que l’autrice ne soit pas allée plus loin dans ces renversements de genre, forcément.
Vient ensuite le thème du viol. Amiya a subi un viol à l’âge de 10 ans, et on le rencontre dix ans plus tard, jeune homme, précepteur, avec une souffrance et une négation de son corps particulièrement bien décrites. Son retour à la vie se fait par étape, alors qu’il apprend à jongler entre son devoir de soumission et de don, par son statut de dena, et une colère sourde envers sa violeuse et la société raciste dans laquelle il se retrouve plongé. Je pense qu’il s’agit de la très grande réussite de ce roman.
Celui-ci traite énormément du sacrifice et de ses conséquences brutales. L’histoire comporte également des réflexions sur le suicide et l’anorexie.
Un très beau roman, à partir de 15 ans au vu des thèmes qu’il aborde.

Trigger Warnings
– Viol / Viol sur mineur·es
– Syndromes Post-Traumatiques
– Anorexie
– Suicide
– Racisme
– Homophobie (secondaire, d’un seul personnage dans un milieu plutôt ouvert)